«Nous prêchons, nous, un Christ crucifié» (1 Cor 1, 23)[1]

 

 

            En raison de la division et de la confusion qui s'étaient produites parmi les chrétiens de Corinthe, Paul leur explique dans une lettre que, dans la mesure où il est concerné, sa prédication se centre sur «le Christ crucifié» (1 Cor 1, 23).  Paul explique, en plus, que «le Christ n'est pas divisé» (v.  13).  Aussi, il ne devrait pas y avoir de divisions entre les chrétiens.  La foi dans le Christ doit engendrer non la division, mais l'union entre tous ceux qui adhèrent à lui, comme nous le savons bien et comme en témoigne à plusieurs reprises le Nouveau Testa­ment.  C'est le sujet de la lettre aux Éphésiens, résumé dans la confession d'«un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême» (4, 5).  C'est aussi la demande de Jésus en Jn 17, qui nous occupera plus bas.

            L'adhésion des Corinthiens qui avaient formé des groupes ou «partis» n'avait pas été d'abord à la personne du Christ, mais aux idées du prédicateur: Paul, Apollon, Céphas, le Christ.  C'est pourquoi ils pouvaient dire: «Je suis de Paul, je suis d'Apollon...»  Plus d'un exégète a été déconcerté par le fait que, parmi les groupes ou partis mentionnés en 1 Cor 1, 12, se retrouve le Christ.  Les Corinthiens en question commirent une erreur qui, au cours de l'histoire, n'a cessé de se répéter: celle de confondre l'enseignement avec la prédication, les idées ou les doctrines avec la foi et de les associer avec le salut.  C'est ce que nous connaissons sous le nom de gnosticisme, doctrine qui sera plus tard condam­née dans le christianisme comme hérésie: croire que le salut est une question de concepts, d'idées, de doctrines, c'est-à-dire, de connaissances (gnosis).  Cette confusion n'a cessé d'avoir lieu chaque fois qu'on a eu tendance à présenter Jésus comme un maître de doctrines (le style des maîtres philo­sophes, parmi lesquels les gnostiques) - chose manifeste dans l'évangile apocryphe de Thomas.  Lui correspond «le parti du Christ».  Ce qui importerait, ce serait les doctrines ou enseignements, non la personne du maître.  Le salut dépendrait de concepts, de doctrines, de théologies...  et non de la relation existentielle avec Jésus Christ, de la foi.  Et à un niveau communautaire, les doctrines étaient plus importantes que les personnes.  Et c'est justement pourquoi les Corinthiens se méprisaient et pourquoi ils se sont divisés!  Résultat bien connu?

            Dans le passage cité (1 Cor 1, 23), Paul a élucidé ce qu'était le contenu et l'objet de sa prédication.  La prédication de Paul est celle du «Christ crucifié», non du Christ tout court.  Il s'est exprimé avec cette précision afin d'éviter de donner l'impression qu'il s'agit du Christ maître de connaissances, de doctrines, de gnosis - et partant, cause de divisions.  Le «Christ crucifié» que Paul prêchait n'exclut personne, et donc sa prédication a été une totale pro-existence (H.  Schürmann), jusqu'à la croix, solidaire avec les victimes des divisions et marginalisations de son temps - pour des raisons idéologiques et religieuses autant que socio-économiques.  C'est pour cela que le Christ lui-même a été crucifié! En divisant et en marginalisant, on crucifie ( Díaz Mateos).  Le Christ est venu pour réconcilier tous les hommes, sans aucune exception, avec Dieu et par là entre eux-mêmes (cf. Rm 5, 6-11; 2 Cor 5, 17-21).

            L'Évangile que prêchait Paul n'était pas les idées d'un maître (le Christ), mais le maître lui-même, la personne même de Jésus Christ et tout ce qu'elle incarne historiquement et sotériologiquement.  Le problème de Corinthe, comme il ressort d'une lecture attentive de 1 Cor 1-2, consistait en ce que l'on a confondu évangile et théologie, et l'on se hasardait même à transformer celle-ci en une espèce d'idéologie - ce qui explique un grand nombre des autres dévia­tions que Paul s'est senti obligé de corriger dans la même lettre.

            Paul a fait appel deux fois à ses souffrances comme garantie de l'authenti­cité de son évangile.  Concrètement, pour les mêmes Corinthiens, en 1 Cor 4, 9-13 et en 2 Cor 11, 23-28, il a donné un compte rendu de ses souffrances: naufrages, mille voyages avec toutes sortes de dangers, faim et soif, prisons, les coups de fouet, les fatigues et les insultes, etc.  La crédibilité de sa prédication était extrêmement importante pour lui et il s'en préoccupait beaucoup, coûte que coûte.

            Le Christ crucifié, celui que Paul prêchait, est celui qui, comme Paul lui-même, fut cohérent dans ce qu'il disait, ce qu'il faisait et dans la manière dont il vivait.  De même aussi, c'était un Paul «crucifié» qui prêchait: un être désintéressé, pauvre, totalement engagé, qui ne  recherchait absolument rien pour son bénéfice personnel, qui ne s'imposait ni ne condamnait, prêt au dialogue - c'est ainsi qu'il était «crucifié» par ceux qui le repoussaient.  C'est ainsi que, en Gal 2, 19, il pouvait affirmer: «Je suis crucifié avec le Christ.» Et c'est un fait que sa prédication sortait de sa compénétration avec le Christ, avec ses senti­ments, sa mentalité, sa crucifixion, et comme lui il était fouetté, marginalisé.  Sa compénétration fut telle qu'il a pu ajouter dans la même lettre: «Si je vis, ce n'est plus moi, mais le Christ qui vit en moi» (2, 20).

            C'est pour cela, aussi, que Paul a minimisé sa capacité oratoire (qui, d'après son style écrit, n'était pas sans valeur!) en 1 Cor 2, 1-5:

 

            Pour moi, frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le témoignage de Dieu avec le prestige de la parole ou de la sagesse.  Non, je n'ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié...  afin que votre foi reposât non point sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.»

            Il en avait donné la raison, plus tôt:

            Car le Christ...  m'a envoyé annoncer l'Évangile et sans recourir à la sagesse du langage, pour que ne soit pas réduite à néant la croix du Christ» (1, 17).

 

                                               Signification actuelle de la «Parole de

                                                                       la Croix»

 

            Si nous observons attentivement la réalité du christianisme, y inclus le catholicisme, notre situation ne diffère pas de celle que dénonce Paul en 1 Cor 1.  Une des causes pour lesquelles l'évangélisation manque de force est que l'on dépense trop d'énergies en des questions d'orthodoxie, de catéchismes, d'obéissan­ce, etc.  Ce que l'on pense paraît avoir plus d'importance que ce que l'on fait.  On risque de retomber dans le gnosticisme!  Les doctrines sont plus importantes que les personnes; les structures plus que la création de communau­tés; l'orthodoxie, plus que l'orthopraxie; la théologie, plus que la foi (au sens biblique).  Sans aucun doute, on peut retrouver là une des causes pour lesquelles le catholicisme en particulier a perdu sa crédibilité.  Il s'est toujours produit des tensions et des divisions qui ont préféré certaines idées, certains concepts, certaines théologies à l'adhésion à la personne de Jésus Christ.  Et cela a toujours existé, au détriment de la confiance et de l'espérance qu'un grand nombre avaient dans l'efficacité salvifique de Jésus Christ, c'est-à-dire, de la crédibilité de l'Évangile lui-même.

            Paul a mentionné dans la même lettre aux Corinthiens que la prédication de Jésus crucifié est «un scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils» (1, 23).  Pourquoi?

            «La parole de la croix» n'est pas objet de digressions et de raisonnement propres à une logique philosophique, ni objet d'aucune espèce de discussions théologiques (cf.  1, 18-21).  À ce niveau, la Croix est un contresens, et à cause de cela, les Gentils la tiennent pour une «folie».  Il n'est pas question de discours, non plus.  C'est, comme Paul l'a bien dit, le Christ lui-même qui est «puissance de Dieu et sagesse de Dieu» (v.  24).  La «parole de la croix» est une vie; c'est un langage vivant, non verbal! La Croix parle par elle-même: le Christ crucifié est un langage! Il est réalité, et c'est précisément pour cette raison qu'il est «puissance de Dieu», et en lui la foi doit se fonder, comme Paul l'a expliqué auparavant (2, 5).  Bref, c'est un chemin: celui du Christ - qui est un chemin du don total de soi-même.

            Seuls les insensés ne comprennent pas «la parole de la Croix»: c'est qu'ils s'attendent à une logique et une argumentation conceptuelle: Comment Dieu peut-il s'humilier jusqu'à cet extrême? Les Juifs considèrent cela comme un scandale, parce que le Messie devrait venir en force, en puissance et en gloire, et non comme le Messie chrétien est venu.  «La parole de la Croix» devient, alors, un renversement des valeurs que le monde a fixées pour Dieu! Aussi, Paul pouvait très bien dire que «le monde, par le moyen de la sagesse, n'a point reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu» (1, 21).

            La Croix n'était pas seulement un renversement des valeurs cher à Dieu: elle était aussi et de façon inséparable chère aux hommes.  La Croix incarne l'appel à l'unité réellement fraternelle de tous.  C'est une humiliation pour pouvoir, de cette manière, accueillir les humbles afin de se solidariser avec eux.  La Croix elle-même est une «option de Dieu pour le pauvre», le marginalisé et l'exclus.  C'est ainsi que la Croix, cette «folie de Dieu», s'est manifestée comme vraie sagesse et ainsi a produit l'union fraternelle entre les hommes, en même temps qu'elle a mis en évidence la folie de la sagesse humaine qui produit discriminations, divisions et exclusions.  Juifs ni Grecs ne comprenaient le fait de donner sa vie pour que règne la fraternité indiscriminée et inconditionnelle entre tous les  hommes, indépendamment de leur condition sociale, religieuse, économique, etc.  - pour que Dieu règne.  La vraie sagesse, celle qui vient de Dieu,  se donne dans la pauvreté et l'humilité, dans un amour préférentiel pour les parias du monde, dans la dépendance de Dieu et non dans les pouvoirs et les richesses de ce monde.  Aussi, Jésus lui-même pouvait-il déclarer: «Bienheureux les pauvres, parce que le Royaume de Dieu leur appartient.» Voilà ce qui met la Croix en évidence.  C'est là l'évangile prêché par Paul, un évangile réellement efficace, authentique «puissance de Dieu et sagesse de Dieu», comme beaucoup de Corinthiens pouvaient en témoigner (2, 1ss).  La preuve que la sagesse de Dieu est constituée par la Croix, c'est que la prédication du chemin et les options de Jésus Christ n'ont cessé de produire des crucifixions de la part de ceux qui se sentent menacés par elle, comme la chose est arrivée plusieurs fois au cours des dernières décennies sur notre continent et, paradoxalement, de la part de personnes qui se disent chrétiennes.

            Pour faire voir la sagesse divine, Paul en a appelé à la réalité sociologique de la communauté: «Aussi bien, mes frères, considérez votre appel...» Ce sont des gens humbles, en majorité (1, 26ss).  Pour s'approcher du Christ, pour entendre la sagesse divine et faire l'expérience de «la justice, la sanctification et la rédemption» (v.  30) qui procèdent de lui, sont indispensables l'humilité et le détachement réel, et le fait d'être pauvre.  Les principaux obstacles sont constitués par l'orgueil (kauchesis) et l'attachement à l'argent et au pouvoir qui engendrent l'autosuffisance et le désir que Dieu se conforme à nos schèmes mentaux et à nos critères socio-politiques, au lieu de nous plier aux siens.  Ces attitudes expliquent la Croix! C'est elles qui font que notre monde est divisé et qui engendrent la violence...  qui en arrive à crucifier le Christ.

            Or, si l'évangélisation se réduit à des discours, des prédications, des conférences et des publications, pour beaucoup cela reviendra à «des paroles, des paroles, des paroles», mais non à «la parole de la Croix», telle que l'a prêchée Paul et qu'il l'a expliquée aux Corinthiens.  Cette évangélisation sera inefficace; elle ne sera pas «la puissance de Dieu».  Autrement dit, la prédication doit être avalisée par les faits et la vie même du prédicateur! Elle doit se transmettre de façon cohérente, accompagnée du témoignage de son efficacité salvifique dans la vie du prédicateur même! C'est pourquoi le pape Paul VI est tombé juste, quand il a averti, dans son exhortation apostolique Evangelii nuntianidi que

 

            Aujourd'hui plus que jamais le témoignage de la vie est devenu une condition essentielle à une efficacité réelle de la prédication» (n.  76).

 

            Le Christ crucifié n'est pas autre chose que celui qui a vécu histori­quement une mission d'appel à la conversion et à l'acceptation de ce règne de Dieu qu'il mettait à la portée de l'homme (Mc 1, 15).  Pas un règne de Dieu seul dans les cieux lointains, comme beaucoup le pensent de façon regrettable.  Ce règne de Dieu, qui ne semble jamais défini dans les évangiles, mais qui s'esquisse clairement dans les fréquentes références, tant explicites qu'implicites, qui en sont faites, s'il n'appartient pas pleinement à ce monde, commence tout de même ici.  Et il se fait réalité de la manière que Jésus le faisait: où se vivent le pardon, la miséricorde, l'accueil des pécheurs et des publicains, des enfants et des femmes, le corps redonné aux lépreux, la vue redonnée aux aveugles...  où se révèle une réalité la première béatitude: «Bienheureux les pauvres, parce que le Royaume des cieux leur appartient.»

 

Eduardo Arens, S.M.*

Apartado postal 2473

Lima 1

Pérou

 

* Le Père Arens est professeur de Nouveau Testament à la Universidad Catolica de Lima, au Pérou.



    [1] Traduit de l'espagnol par le Père Ernest Richer, S.J.