LE MYSTÈRE PASCAL AU TEMPS DES PÈRES

 

 

 

 

Les chercheurs qui se sont penchés depuis nombre d’années sur le mystère pascal ont mis en lumière un élément majeur de ce mystère. Considéré dans son temps fort - la nuit pascale - et dans la primitive Église, ce mystère rassemblait tous les éléments du mystère du salut, et ce n’est que plus tard, soit au début du IVe siècle, que ces éléments seront étalés sur une période de temps qui deviendra alors le Carême. Mais pendant de longs siècles, la vigile pascale reste, au dire de la grande historienne Christine Mohrmann, la nuit du mystère rédempteur dans toute sa plénitude.

 

 

Il ne faut pourtant pas simplifier à l’excès ces origines. Selon certains chercheurs, deux conceptions se font jour au sujet de la nuit pascale: l’une s’inspire de l’Agneau pascal pour mettre en lumière la Passion du Christ, l’autre insiste sur le passage de la mer afin d’exalter davantage la Résurrection et l’Ascension du Seigneur, en somme le passage de la mort à la vie. On retrouve ici l’un des sens du mot Pâques. Cette conception, qui paraît plus tardive et se trouvait en relation avec la liturgie baptismale, mettait plus directement en lumière la résurrection et la glorification du Christ et elle préludait à la joie pleine du temps de la Pentecôte (la Cinquantaine pascale, comme le mot l’indique). La première conception, de son côté, mettait l’accent sur la passion et se fondait le plus souvent sur la typologie de l’agneau immolé. L’autre prend comme point de départ une autre interprétation du mot hébreu, celle du passage. La prière et la réflexion chrétiennes se sont attachées à l’un ou l’autre aspect de ce centre (Passion-Résurrection-Pentecôte) sans jamais exlure le reste, en suivant les divers courants typologiques qui les préfigurent dans la Bible. Il y avait donc aux premiers siècles une grande unité de vues dans l’Église sur le mystère pascal.

 

 

Comment, à la fin du Ier siècle, la piété chrétienne comprenait-elle le mystère de la rédemption?

 

 

L’eucharistie était, à cette époque, la seule célébration qui regroupait les fidèles et comprenait toutes les autres: le baptême, la réconciliation des pénitents, l’onction des malades. Elle était aussi le lieu de la prière et de la réunion des catéchumènes qui écoutaient la liturgie de la parole. On y représentait la mort sacrificielle de Jésus telle que le Nouveau Testament l’avait léguée par le ministère et les écrits des Apôtres et des Évangélistes. D’après un témoignage remontant au IIe siècle, la fête de Pâques était une tradition apostolique. Selon Odo Casel, elle consistait en une célébration que précédait un jeûne; elle comprenait par conséquent un repas, et cette célébration terminale était considérée comme « le mystère de la résurrection du Seigneur ». Conformément au témoignage des Actes des Apôtres, cette célébration ne pouvait avoir lieu que le dimanche, sauf dans les communautés relevant de la tradition johannique qui retenaient le 14 nisan comme jour de la Pâque. Il n’y avait par ailleurs aucune différence essentielle dans l’objet de la fête; la discussion entre communautés ne portait que sur le jeûne, à savoir s’il était possible de le cesser le dimanche seulement ou encore un autre jour de la semaine. Et la célébration du mystère de la résurrection n’était pour autant nullement exclue du contenu de la fête. Le nom de la fête n’est pas réservé seulement à la période qui commence la nuit de l’actuel dimanche de Pâques; il s’applique à toute la période allant du dimanche des Rameaux au dimanche de la Quasimodo, à la fin de la semaine pascale, et il comprend la Passion du Seigneur.

 

 

Un premier approfondissement

 

 

La première moitié du IIIe siècle a vu paraître en Afrique du Nord un laïc chrétien qui nous a laissé une vue vraiment profonde et très précise du mystère pascal. Il s’appelait Tertullien. Pour lui, du fait que la rédemption du monde est réalisée dans la glorification grandiose du Seigneur, Pâque et Pentecôte ensemble sont donc le grand mystère cultuel de la rédemption des chrétiens et sont, à juste titre, appelés ´la Fêteª. L’ascension du Seigneur fait partie de l’exaltation, et c’est pourquoi, durant les premiers siècles, elle n’est pas célébrée un jour de fête spécial mais, en liaison avec la tradition venue de l’évangile de s. Jean, jointe à la fête de la résurrection.

 

 

Pour Tertullien, la pâque a d’abord pour objet la mémoire de la mort du Seigneur, mais aussi cette mort en tant que passage vers la résurrection. La mort n’est, somme toute, qu’une frontière dont le « franchissement » conduit de ce monde-ci à la vie divine. La mort ne peut donc pas être célébrée pour elle-même, mais seulement comme transition, comme passage. Devenu plus tard opposé à l’Église, Tertullien blâme les catholiques de jeûner en dehors de la pâque, c’est-à-dire en dehors de la Parascève (le Vendredi Saint) et du Samedi qui précède la pâque. Le contenu de la fête de la Pentecôte n’est donc pas seulement la résurrection, mais aussi son attestation par les apparitions du Seigneur et le don de l’Esprit. Toute la durée des cinquante jours forme, dans la foi des chrétiens, un jour radieux.

 

 

Dans l’Église d’Alexandrie, vers 250, le Jour du Seigneur consiste en ce qu’on soit dans le Seigneur, et la Parascève a son sens dans la préparation à une vie plus haute par l’abstinence et la maîtrise de soi. Célébrer la Pâque est donc passer de ce monde au monde à venir et la célébration de l’Eucharistie signifie l’incorporation la plus intime au Logos fait chair. Quant à la Pentecôte, elle est l’ascension spirituelle avec le Christ et le séjour dans le royaume de Dieu, ainsi que la participation à l’Esprit divin. Le passage à la vie éternelle à travers la mort se présente donc clairement comme le contenu de la fête de Pâques.

 

 

Comment la fête de Pâques a-t-elle évolué dans la suite des temps?

 

 

Au début du IVe siècle, à Rome, la Pâque chrétienne est identique à la Passion. L’immolation de l’agneau est appelée pâque parce qu’elle est une image de la Passion, note Lactance. « Et la nuit que nous célébrons par une veillée en vue de la Parousie de notre Dieu et roi a une double raison: c’est en elle que le Seigneur reçut la vie, c’est en elle plus tard qu’il recevra la seigneurie de toute la terre ».

 

 

Le grand évêque que fut Athanase d’Alexandrie fait remarquer que la fête de Pâques s’étend sur plusieurs semaines. La Pâque chrétienne comprend alors l’immolation de l’Agneau véritable, Notre Seigneur Jésus-Christ, la célébration avec l’azyme de vérité, « afin que nous puissions fêter comme il convient le mois de ce fruit nouveau, enfin la prolongation de cette fête sur sept semaines jusqu’à « La fête des semaines », le grand dimanche, digne précurseur du monde à venir, dans lequel nous recevrons ici le gage de la vie éternelle ». C’est la célébration de l’eucharistie qui marque le point culminant de la Pâque comme de la Pentecôte.

 

 

Au tournant du IVe siècle, la fête de Pâques se modifie et prend la forme d’une veillée nocturne qui se prolonge jusqu’au matin. Le passage du jeûne à la fête est le franchissement de la frontière entre la mort et la vie, et l’ensemble revêt une couleur ascétique et spirituelle. Quant au jeûne qui prépare ce passage, il prend aussi le nom de Pâque (6 jours ou les trois jours: vendredi, samedi et la nuit du dimanche). Le jeûne s’accompagne de tristesse à la pensée de la mort du Seigneur et de la culpabilité du monde. On s’entretient dans la prière, le chant et la lecture jusqu’au chant du coq, qui marque le moment de la résurrection où tout se mue en joie. Le sommet de cette célébration est l’eucharistie de la nuit pascale à laquelle on ajoute l’administration solennelle du baptême et la consécration de l’huile sainte. L’objet de cette fête consiste dans « l’assomption du Seigneur » (cf. Luc 9,51), qui inclut sa résurrection, son ascension et l’envoi de l’Esprit; et le cinquantième jour était simplement la conclusion de la fête. Cette « fête de l’économie » du plan salvifique de Dieu par la mort et la résurrection du Seigneur, on l’appellera désormais « la fête ».

 

La pâque comme mystère cultuel

 

 

À ce stade, le contenu de la fête prend l’allure d’une représentation de ce que Dieu a fait pour le salut de l’humanité. Des Pères de l’Église comme Origène et Athanase n’hésitent pas à dire que cette oeuvre salvifique du Seigneur vit et opère au sein de l’Église. Le culte visible est alors, pour la foi, la manifestation de cette réalité invisible. C’est pourquoi la fête de Pâques est célébrée d’une façon cultuelle et rituelle une fois par an, précisément au retour du soleil, événement primordial dans le cours de l’année. Ainsi le mystère cultuel est engagé dans le cycle cosmique et lui donne une relation à l’éternel.

 

 

Mystère cultuel, l’événement de Pâques est encore une « mémoire », non pas d’abord au sens de « souvenir » mais au sens de représentation d’un événement à des temps déterminés. Il s’agit donc d’un rappel qui rend de nouveau présent le même événement. Ce rappel se fait par le culte: par la Parole, l’Église proclame l’événement, et par les rites sacramentels, elle le rend visible et palpable. Le fondement de ce processus ne réside pas ailleurs que dans l’Incarnation elle-même: le salut a été manifesté par le Verbe fait chair. 

 

 

Le déroulement de la fête

 

 

La fête pascale est essentiellement fête pour l’Église. La pâque est le passage de la mort du péché à la vie de la grâce. Grâce au Christ, la mort qui vient de nos péchés devient « vie pour Dieu » (Rom. 6,10). C’est le moment du triomphe de la vie: l’Époux est là, exalté, glorifié, et il amène son Église chez lui pour la célébration des noces. Il lui donne le gage de l’Esprit et l’espérance de sa glorification parfaite. C’est la fête de Pentecostè. L’Eucharistie apparaît donc à Pâque dans son sens ultime: le mystère de la rédemption par la mort et la résurrection du Seigneur célébré par l’Église en signe d’Alliance nouvelle et éternelle. « Mystère de foi », ajoute la liturgie romaine aux paroles de la consécration du vin, entendant par là que le sacrifice du Christ ici présent n’est pas seulement la mémoire de sa mort, mais aussi de sa glorification et de toute l’économie du salut rendue ainsi présente avec le Christ, quoique de manière différente. Pareillement, le baptême (avec la confirmation) est mis en pleine lumière par la fête de Pâques. Il est « un passage à la vie du Christ en Dieu » (Tertullien), une entrée dans le mystère de la mort et de la résurrection par la descente dans la piscine baptismale suivie de la remontée.

 

 

Le temps de la préparation à la Pâque était « aliturgique ». Aucune célébration: on ne « fête » pas, à proprement parler, la mort du Seigneur, mais seulement la vie. La mort ne devient elle-même « mystère » que par la résurrection, car c’est la résurrection du Christ qui témoigne aux yeux de l’univers du caractère salvifique indubitable de la mort du Christ: « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine, et vous êtes encore dans vos péchés. Et ceux qui sont morts dans le Christ ont péri entièrement » (I Co 15, 17-18). De œplus, le mystère cultuel ne se borne pas seulement à représenter la mort du Christ, mais encore tout le plan divin du salut, c’est-à-dire l’incarnation, la mort du Christ en croix et enfin son exaltation, c’est-à-dire sa résurrection, son ascension, sa session à la droite du Père, le don de l’Esprit, enfin la Seigneurie du Christ qui se manifestera à la Parousie. Mais parce que la mort est le tournant décisif dans l’œuvre de Jésus, la Pascha se trouve au pivot de la célébration pascale. Pourtant, c’est la Pentecostè qui est la fête proprement dite.

 

 

Jean-Marc Dufort, S.J.