La Bible ne
manque pas d’humour. Gédéon, un lâche, est appelé « vaillant guerrier »
(v. 12). Un homme qui, humainement parlant, paraît faible et de basse extraction
peut devenir un puissant héros pour Dieu et délivrer un peuple entier. La
désignation de Gédéon exige de croire en la puissance de Dieu, nonobstant les
limites et les imperfections trouvées en tous ceux qui sont appelés.
Un Israël sous
pression dans la période prémonarchique, probablement dans les treizième et
douzième siècles A.C., est le thème du livre des Juges. Les histoires qu’on
trouve en ce livre font voir comment Dieu a envoyé à Israël à plusieurs
reprises des juges/libérateurs. La plupart du temps, comme en ce cas-ci, la
condition critique de la nation est le résultat d’une rupture avec Dieu. Mais
après une période de détresse Dieu prend pitié des Israélites, alors qu’ils
crient vers lui pour implorer du secours (v. 6). Dans notre passage, Dieu va
même jusqu’à les réprimander pour leur ingratitude et leur désobéissance (v.
7-10), mais ensuite, il assigne Gédéon (v. 11-24) pour les défendre contre les
Madianites.
Gédéon avait des
prédécesseurs célèbres. Juste avant lui, Débora, juge, et Baraq, son chef
d’armée, avaient libéré Israël du contrôle de Jabin, roi de Canaan, et de son
chef d’armée, Sisera (Jg 4ss). Cette libération s’était faite dans à peu près
la même partie du pays (les tribus de Zabulon et Nephtali sont mentionnées en
Jg 4, 6 et 6, 35). La scène, alors, est la plaine fertile de Yizréel, choix de
lieu pour batailles. Là se trouve également l’endroit nommé Ophra (non
identifiable aujourd’hui), où le messager de Yahvé apparaît à Gédéon (6, 11).
Notre texte fait
partie de l’histoire du Deutéronome, qui comprend les livres de Josué, des
Juges, de Samuel et des Rois et semble avoir été écrit vers le sixième siècle
A.C., environ cinq cents ans après les événements rapportés ici. Plus important
que les noms des peuples étrangers (en plus des Madianites, on mentionne en 6,
3, 33 les Amalécites et les « fils de l’Orient ») est leur
comportement et ses conséquences. Ils dévastent les moissons d’Israël, ce qui
appauvrit celui-ci (v. 4, 6). Les « Madianites » par conséquent,
représentent les êtres humains/puissances qui minent l’effort et le rendement
d’un peuple étranger. (D’autres représentations des Madianites se retrouvent
en Ex 2, 15ss; Nm 25, 6ss.; 31). Gédéon doit délivrer Israël de cette sorte
d’exploitation.
La description de
l’assignation de Gédéon utilise un grand nombre des éléments qui nous sont
connus par Exode 3. Parmi eux, une brève mise en scène au début, le passage du
messager à Yahvé au cours de l’apparition et, surtout, le schéma de l’appel:
Référence à une
détresse: « D’où vient tout ce qui nous arrive? » (v. 13)
Mandat: « Va...je
t’ai certainement envoyé. » (v. 14)
Objection: « Comment
sauverais-je Israël? » (v. 15)
Assurance: « Je
serai avec toi. » (v. 16)
Signe: « Donne-moi
un signe. » (v. 17)
Ce schéma est
appliqué de façon particulière en Juges 6. La salutation d’ouverture, au verset
12, utilise déjà la formule d’une promesse de soutien. La détresse est
présentée du point de vue de Gédéon dans sa réponse au messager (v. 13). Le
signe se rattache à une repas qui, à l’instar d’un sacrifice, est consumé par
le feu et se termine par l’édification d’un autel (v. 24).
Comme dans Exode
3, le nom donné à celui qui apparaît à Gédéon subit un changement. Tout comme
en cet endroit (et en Gn 18), de même ici on n’a pas besoin de penser, à cause
de cela, qu’il y avait à l’origine deux histoires différentes. Ce que nous
avons, plutôt, ce sont deux aspects reliés l’un à l’autre. Lorsque l’attention
se porte sur la manière de l’apparition, le texte parle d’un messager/ange (p.
ex., au début de v. 11ss ou, vers la fin, des v. 20, 22). Mais lorsque
l’attention se porte sur le contenu, parce qu’il est question de quelque chose
d’absolument essentiel et décisif, le sujet est habituellement Yahvé (v. 14,
16, et l’engagement réconfortant du v. 23). Le passage du messager à Dieu lui-même
permet au récit de donner du poids et de la structure à son histoire. Dans tout
cela, Gédéon ressort dans le livre des Juges comme le seul être humain à qui
Dieu parle directement.
Une aura émanait
des grands arbres majestueux (Jg 6, 11), même dans l’ancien Israël. En beaucoup
d’endroits on les considérait comme saints et ils étaient le lieu de
rassemblements religieux, particulièrement pour le culte de Baal, comme on
l’indique dans la suite de la présente histoire (v. 25ss). Le messager de Dieu,
alors, se transporte en un lieu de foi illégitime, étrangère. Tout près, dans
la retraite d’un pressoir, Gédéon, dont le nom signifie « celui qui abat »
(voir 6, 25-27); on pourrait aussi traduire par « vieux campagnard »
ou « vieux cheval de guerre »), est en train de battre du blé sur la
portion de terrain de son père.
Cette prudence anxieuse de Gédéon
contraste avec les mots du messager, lors de son apparition au v. 12. Là,
l’assurance d’une aide, qui peut aussi se comprendre comme une salutation, est
suivie de la description de Gédéon comme un « vaillant guerrier »,
expression qu’on utilisait aussi chez les Israélites, lorsqu’ils prirent
possession de la terre (Jos 8, 3; 10, 7), et qui sera utilisée de nouveau plus
tard au sujet de Jephté (Jg 11, 1). Par là Gédéon est mis au nombre de ceux qui
établissent une patrie pour d’autres ou protègent cette patrie contre les
menaces, tâche qui revient à ceux qui sont appelés à assurer la sécurité dans
le pays donné par Dieu.
Étonnamment,
l’objection de Gédéon au v. 13 se rapporte non à cette forme de salutation,
mais à l’assurance qui précède. En changeant la formule de l’ange pour « si
Yahvé est avec nous », il fait de l’assurance faite à lui-même une
assurance faite à toute la communauté, puis indique comment elle contredit la
situation présente. Les questions pleines de reproche de Gédéon: « Pourquoi
alors...? » et « Où sont tous ces prodiges [d’autrefois]? » et
son interprétation finale de la situation: « Et maintenant Yahvé nous a
abandonnés » (en contraste avec la perception populaire: « Yahvé ne
nous rejettera pas »; p. ex., 1Sm 23, 22), font voir qu’il s’agit d’un
homme à l’esprit critique qui provoquera les autres. Il existe, de fait, des
partenaires plus agréables du dialogue, mais peu sont plus honnêtes. Un appel
ne signifie pas qu’on doive abandonner ses propres pensées.
Yahvé s’adresse
au sceptique Gédéon (cette expression ne se retrouve qu’ici, dans l’Ancien
Testament) et lui confie un mandat (v. 14). La référence à « la force qui
t’anime » n’est pas claire. Elle peut faire référence à la force physique
que démontre le fait de battre le blé, ou à l’indépendance et à la force
intérieure impliquées dans l’objection soulevée au verset 13, ou encore à
l’une et à l’autre. En hébreu, le verset 14 prend la forme d’une question de
pure forme, mais dans le contexte, il faut la traduire comme un renforcement: « Je
t’ai certainement envoyé! »
Comme il l’a fait
précédemment lors de la salutation de l’ange (v. 13), Gédéon exprime encore ici
ses doutes (v. 15). Il soulève tout de suite deux objections: son clan est le
plus pauvre de la tribu et lui-même est le dernier de sa famille. Étant donné
ces faiblesses, il ne voit pas comment il peut remplir le mandat de Dieu de
sauver Israël. Les origines d’une personne (famille, lieu) et sa position
(parmi les frères et sœurs, ou d’autres parents) continuent d’imprimer leur
marque sur une vocation. Beaucoup de modes de comportement reflètent encore ces
relations antiques. Ceux qui sont appelés sont guidés, souvent inconsciemment,
par des impressions primitives. Ce qui est également cause de nombreux
conflits.
Dieu répond à
Gédéon par la promesse fortifiante de son assistance (v. 16). Le manque de
moyens et toutes les insuffisances sont compensés par le fait que Dieu est avec
lui. Résultat: la supériorité de l’ennemi s’en trouve réduite. Les deux sont
sur le même pied, au même niveau (« comme s’ils [les Madianites] étaient
un seul homme », NIV).
La finale de la
demande d’un signe qui suit au verset 17 est habituellement mal rendue: « que
c’est toi qui me parles ». Mais Gédéon ne sait pas qui est ce « toi ».
Le sens littéral du texte est : « alors, donne-moi un signe, toi qui me
parles ». Cette formulation laisse ouverte l’identité de celui qui
s’adresse à Gédéon. Dans l’une et l’autre traduction, le but de Gédéon est de
se protéger - attitude qui est évidemment caractéristique de son personnage. Le
battage du blé dans le pressoir (v. 11) est compréhensible dans la perspective
de la menace des Philistins, mais il témoigne également du besoin de sécurité
de Gédéon. De plus, les événements subséquents confirment ce trait: même après
que le clan de Gédéon et les quatre tribus se furent réunis (6, 34ss.), il
demande à Dieu deux autres signes comme garanties de victoire (v. 36-40). On
ne peut nier que cet homme, qui est apparemment un héros énergique, soit aussi
intérieurement timoré. Gédéon est un exemple d’une personne appelée qui, en
dépit de son insécurité, est envoyée par Dieu et produit par là une plus grande
sécurité chez les autres.
Dieu accepte la
demande de Gédéon (v. 18) et attend qu’on apporte l’offrande. Celle-ci consiste
en un repas abondant (v. 19), dont l’ensemble correspond exactement à celui de
Genèse 18, 6 ( 1 ephah = 3 seahs, à peu près 40 litres!). Les aliments destinés
à être mangés sont utilisés d’une curieuse de manière: le jus est répandu,
l’ange touche le reste, déposé devant lui, mais seulement avec son bâton, et
alors le tout prend feu (peut-être un lien avec le sacrifice d’Élie sur le
Carmel en 1R 18, 30ss.).
Les « rochers »,
le « feu » et la disparition de l’ange permettent à Gédéon de
reconnaître le caractère divin de l’apparition (v. 22; sur un « roc »
= Dieu, voir Ps 18, 3, 32; 28, 1, etc) et produisent chez lui un sentiment de
crainte: « Hélas! mon Seigneur Yahvé! » Comme Jacob (Gn 32, 30) et
Moïse (Ex 3, 6), il connaît les dangers de voir Dieu; mais contrairement à ces
deux-là, il rattache ce danger même à la rencontre du messager de Dieu. Quand
Dieu rencontre des êtres humains, la rencontre comprend souvent les deux
aspects décrits. Souvent, c’est seulement après l’événement que la lumière se
fait. Souvent aussi la rencontre provoque non seulement de la joie, mais aussi
de la crainte.
Et pourtant, Dieu
n’a pas l’intention d’effrayer. « Shalom » - paix, bien-être, bonheur
- dit-il à Gédéon au verset 23. Le but de la rencontre de Dieu avec nous n’est
pas la crainte et la mort, mais la vraie vie. Gédéon exprime immédiatement
cette vérité en élevant un autel (v. 24; voir Abraham, Gn 12, 7ss., et
particulièrement 13, 18, l’endroit même où l’apparition divine se produira
plus tard). À cet autel Gédéon donne le nom de « Yahvé-Paix ». La vie
nouvelle donnée par Dieu dans cette rencontre se fait visible en un nouveau
lieu de culte et est destinée à irradier la paix et le bien-être chez tous ceux
qui vénèrent ce Dieu.
L’appel de Gédéon
présente un double contraste: d’abord, entre le pouvoir qui lui est promis de
la part de Dieu (v. 2, 14, 16) et le sentiment de sa faiblesse, qui l’empêche
de se faire confiance et le pousse à rechercher à plusieurs reprises de
l’assurance; puis, entre sa perception de la situation comme désespérée et la
vision de la part de Dieu du salut imminent. Tout appel implique non seulement
de considérer ses propres appréhensions, mais aussi de permettre à Dieu de nous
inviter à voir les choses telles qu’il les fait. C’est ainsi qu’un changement
se produit qui conduit, comme il le fait ici, à la paix et au bien-être. Quand
nous voyons le monde dans la perspective de Dieu, beaucoup de choses se
rencontrent dans l’harmonie.
Mais jusqu’à ce
que cet état soit atteint, il y a des conflits. La tâche première de Gédéon,
démolir l’autel de Baal et couper le pieu sacré, l’asherah, mène à un
conflit avec les siens (6, 25-32). Seule l’intervention vigoureuse de son père
(v. 31) empêche Gédéon d’être assassiné. Alors, à Gédéon qui avait hésité par
crainte (v. 27) on donne le nom de « Yerubbaal » (« que
Baal s’en prenne à lui », v. 32). Dans le conflit qui suit avec les
Madianites, la crainte revient (7, 10ss.). Gédéon, le grand libérateur et
guerrier inhibé, dynamique (6, 13. 27 et particulièrement Jg 8), connaît bien
le côté sombre des combats fréquents: la crainte. D’autre part, Juges 6-8 fait
voir comment Dieu développe la confiance de Gédéon: il tient sa promesse d’être
avec lui. Aujourd’hui aussi, ceux qui sont appelés font l’expérience de Dieu
qui leur enlève leur crainte en répondant à leurs voeux et en les attendant.
Un grand nombre
d’éléments caractéristiques relient Juges 6 à Genèse 18 et Exode 3, de même
qu’à Juges 13. Mais contrairement aux histoires d’Abraham et de Moïse, des
ombres noires planent au-dessus de Gédéon, à la fin. De fait, il refuse de
façon exemplaire la requête des Israélites en 8, 22-23 qui lui demandent de
régner sur lui, disant plutôt que c’est Dieu qui doit régner sur eux. Nous
voyons ici à l’œuvre la vue centrée sur la communauté déjà notée dans le ´nousª
de 6, 13. Mais immédiatement après le refus, Gédéon accepte un bijou en
paiement, en fait un objet de culte (un ephod, 8,27) et par là mène le peuple à
l’idolâtrie. Ce qui avait commencé avec tant d’espoir avec la destruction du
sanctuaire de Baal et la victoire sur les Madianites (6, 25ss. et Jg 7) se
termine dans un assassinat par représailles et une autre apostasie (8, 16ss.,
27). Une fausse dépendance est échangée pour une autre, comme il arrive si
souvent dans le cours de l’histoire. Gédéon le libérateur est incapable de
préserver et de maintenir une entreprise originellement pure. Sa ligne de
conduite devient de plus en plus semblable à celle des gens contre lesquels, au
départ, il se battait. Ainsi, une vocation donnée peut avec le temps se
transformer en son contraire. Le tournant où ce changement se produit est une
grande victoire externe.
La réponse de
Gédéon au messager en 6, 13 n’est pas un assentiment courtois, un oui poli. Il
n’entre pas dans le jeu, ne cache pas son attitude critique. Est-ce que
j’exprime mon opinion honnêtement? Est-ce que j’ose présenter mes idées
ouvertement dans un dialogue, même lorsqu’elles diffèrent de celles de la
majorité?
À plusieurs
reprises Gédéon fait montre d’un grand désir de se protéger. Quelles sont mes « sécurités »?
Jusqu’à quel point suis-je dépendant de celles-ci?
Dieu développe la
confiance d’un Gédéon craintif. Ai-je fait l’expérience d’une confiance
croissante?
La vocation de
Gédéon se transforme en son contraire après un succès. Ai-je perdu un idéal
originel? Sur quels points dois-je être sur mes gardes afin de ne pas perdre
mon appel?
Georg Fischer, S.
J.
Traduit de
l’anglais par le P. Ernest Richer, S.J.