Les paroles de L’Écriture comme un parapet auquel on s’agrippe

« Relectures »: c’est ainsi qu’est désigné un concept central du document L’interprétation de la Bible dans l’Église rédigé par la Commission biblique pontificale en 1993. Les relectures se révèlent déjà à l’intérieur de la Bible elle-même, lorsque, par exemple, des textes et des thèmes bibliques postérieurs s’inspirent d’autres plus anciens et leur prêtent une signification nouvelle. Même dans l’adaptation de la Bible à notre temps on trouve une relecture dans laquelle, sous la mouvance de l’Esprit, nous essayons, sur des questions contemporaines, de lire des textes bibliques, de leur trouver de nouvelles nuances de signification et de saisir la Parole de Dieu qu’ils transmettent.

Pour moi, une approche importante de la Bible est la manière dont Jésus se comporte à l’égard de la Bible et quels rapports il a avec elle. De bien des manières les évangiles nous font voir qu’il discute en se servant de l’Écriture (p. ex., Mc 12, 26), qu’il l’actualise (p. ex., Mc 11, 17) et qu’il la révèle à ses disciples (p. ex., Lc 24, 32.45). Ceux qui l’écoutent sont frappés par sa connaissance des Écritures (Jn 7, 15). Il va même jusqu’à prétendre accomplir l’Écriture (p. ex., Lc 4, 21). D’où, cette Écriture joue un rôle d’importance dans sa relation personnelle à Dieu. Ce qui se manifeste particulièrement dans les situations limites, au début et à la fin de son ministère public, à savoir, dans son séjour de 40 jours au désert, en lien avec l’événement de son baptême qui marque le début de ses travaux, alors qu’il souffre de la faim et est tenté par le démon; et dans sa crucifixion. Les réponses qu’il donne au tentateur, les premières sorties de sa bouche, comprennent essentiellement non des propos personnels, mais des paroles d’Écriture, des citations du Deutéronome (Dt 6-8). Ses dernières paroles sur la croix sont également des paroles de l’Écriture, tirées des Psaumes (chez Mc et Mt, Ps 22; chez Lc, Ps 31). Ce n’est sûrement pas un hasard, si son activité terrestre est encadrée de citations de l’Écriture qu’il fait siennes et avec lesquelles il s’identifie.

Dans les deux situations extrêmes de sous-présentation de sa qualité de Fils de Dieu, il réagit au moyen de paroles de l’Écriture. Dans un de ces cas, le démon voudrait amener Jésus à s’aider lui-même, ou à solliciter l’aide de Dieu: « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas! » (Mt 4, 5-6). Au fond, le démon voudrait troubler et détruire la relation de Jésus à Dieu. Dans l’autre cas, on se moque de Jésus: ´Sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix!ª (Mt 27,40). Comme la voix du ciel l’a proclamé au baptême, Jésus est le Fils bien-aimé. Néanmoins, les contestations, les souffrances, voire la mort, ne lui sont pas épargnées. Le Fils bien-aimé est tout en même temps bel et bien homme. Le fait que ses premières et ses dernières paroles soient des paroles d’Écriture n’indique pas seulement que sa qualité de Fils de Dieu le rattache de façon singulière à Dieu: il peut aussi être compris comme l’expression de son lien avec le peuple d’Israël. Comme pour Israël, la Bible joue aussi pour lui un rôle central dans la vie et est pour lui d’une nécessité vitale.

Dt 6-8 rappelle les tentations du peuple d’Israël dans le désert. Ce qui est affirmé du peuple dans cet extrait, Jésus le prend sur lui, lors de ses tentations. Dans la première réponse au tentateur il cite Dt 8, 3: « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4). Dans la deuxième réponse, il reprend Dt 6, 16: « Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu » (Mt 4,7). Ces deux passages rappellent le récit de la manne au désert (Ex 16) et la révolte du peuple à Massa, alors qu’il réclamait de Dieu une preuve de sa présence bienfaisante (Ex 17, 1-7). Sa troisième réponse, Jésus la tire de Dt 6, 13: « Tu adoreras ton Dieu et le serviras lui seul » (Mt 4, 10). Ce passage provient originellement du contexte d’une exhortation pressante au peuple de ne pas oublier Yahvé dans la Terre promise.

Dans toutes les trois paroles d’Écriture Jésus exprime sa compréhension du Fils et de lui-même. Cette compréhension ne fait pas que se distinguer foncièrement de la relation propre de tout le peuple d’Israël à Dieu: elle est enracinée en celle-ci. Ce qui vaut pour le peuple d’Israël vaut également pour lui. Tout comme pour Israël dans le désert, la Parole de Dieu est une nourriture, dont l’homme a besoin au même titre que le pain. Tout comme Israël, il sait lui aussi se tirer d’affaire dans les dangers mortels, accorder une confiance indéfectible à Dieu, sans douter de sa protection et sans exiger de preuve de son amour rédempteur. Contrairement à Israël, il ne faiblit pas dans cette confiance en Dieu. La caractéristique principale de la religion d’Israël est le culte exclusif de Yahvé. De même, dans l’adoration de Dieu réside la principale marque distinctive de la compréhension du Fils chez Jésus.

Si Jésus fait reposer son identité essentiellement sur l’Écriture, les chrétiens aussi peuvent trouver la compréhension d’eux-mêmes seulement s’ils s’appuient sur l’Écriture. Et ainsi, tout comme l’Écriture a aidé Jésus à surmonter des situations difficiles, de même sommes-nous incapables de surmonter sans elle la contestation, l’embarras et la souffrance.

L’actualisation de l’Écriture se produit non seulement dans une relecture et une interprétation nouvelle des textes, mais aussi dans le fait que nous vivions avant tout avec l’Écriture et à partir d’elle. Dans les situations extrêmes et dangereuses, il nous arrive souvent de n’avoir aucune force pour des pensées religieuses autonomes et des formules de prières. Des passages et des textes de prières tirés de l’Écriture faciles à comprendre se révèlent alors un parapet auquel on s’agrippe.

Une relecture constante de l’Écriture et une réflexion continue sur ses directives (Ps 1, 2) caractérisent la piété d’Israël, fournissent un signe caractéristique essentiel de l’image du Christ des évangiles et constituent en plus une marque distinctive de la spiritualité chrétienne. En supposant en même temps la conviction, dans la foi, que le même Dieu qui a autrefois agi pour Israël et conféré à Jésus la puissance rédemptrice ne nous abandonne pas. Il demeure fidèle à lui-même.

 

Martin Hasitschka, S.J.

Professeur de N.T.

Innsbruck, Autriche