LA PARTICIPATION: QUEL EST L'ENJEU?

 

par

 

John F. Baldovin, S. J.

 

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            Il y a quelque temps, dans un séminaire pour diplômés que je dirigeais sur l'histoire antique de la liturgie, l'un des étudiants souleva une objection contre la description de la liturgie que nous étions en train de lire. L'objection avait à peu près la forme suivante: "Ces descriptions-là ne sont certainement pas vraies, parce qu'il ne semble pas que les laïcs aient eu une grande part dans ces liturgies. Il a dû y avoir plus de participation."

 

            Je vais revenir sur le point soulevé par cet étudiant, mais en même temps, on me permettra de dire que cette objection en dit plus long sur nos attentes contemporaines en matière de liturgie que sur la liturgie antique. Le présupposé semble être que, si le peuple ne participe pas activement tout au long de notre acte de culte, alors on l'a rendu purement passif, c'est-à-dire, le clergé fait tout le travail et se garde tous les rôles, tandis que les laïcs sont manipulés et/ou crevés d'ennui.

 

            Semblable présupposé exige une analyse à la lumière de la Constitution sur la liturgie sacrée de Vatican II, qui affirme en partie: Notre Mère l'Église désire beaucoup que tous les fidèles soient amenés à cette participation pleine, consciente et active aux célébrations liturgiques, qui est demandée par la nature de la liturgie elle-même et qui est, en vertu de son baptême, un droit et un devoir pour le peuple chrétien, "race élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple racheté"  (1 Pet 2, 9; voir aussi 2, 4-5) (n. 14).

 

            Cette déclaration a été adoptée comme une charte de toute la réforme contemporaine du culte dans l'Église catholique romaine. Elle reprend ce que j'aime appeler notre «dignité baptismale» - l'appel à tous les baptisés chrétiens à s'impliquer activement dans l'expression de leur foi -, en même temps que l'idée paulinienne (1 Co 10, 16-22; 11, 17-34) selon laquelle les baptisés forment le corps du Christ, de sorte que la liturgie (et, en particulier, la liturgie eucharistique) est un moyen de devenir petit à petit ce que nous sommes d'abord. Dans la période post-conciliaire, cela nous a menés à nous rendre compte que nous sommes tous célébrants de la liturgie, même si certains membres de la communauté chrétienne ont été désignés pour des rôles de spécial leadership (ordonnés et autres ministères).

 

Un sens précis

 

            Mais quelle est le sens précis de l'expression «participation pleine, consciente et active»? Notre culture - avec ses institutions démocratiques, d'une part, et l'abandon au plaisir, d'autre part - en fait une question à laquelle il est difficile de répondre. D'un côté, la participation au culte n'est pas précisément la même que la participation à une réunion urbaine civique. Dans une réunion urbaine, le travail est complètement nôtre. Les autorités civiques qui organisent semblables réunions ont, après tout, été élus par nous. Dans le culte, d'un autre côté, la convocation est faite par Dieu. Le terme originel grec pour «église», c'est ekklesia, qui veut dire "convoqué", c'est-à-dire, rassemblé en réponse à une invitation par Dieu d'être une assemblée du propre peuple de Dieu.

 

            L'une des plus grandes tentations de la réforme liturgique a été d'oublier un fait essentiel du culte chrétien: c'est d'abord un acte de Dieu, puis le nôtre en réponse. L'étymologie populaire du mot «liturgie» veut que ce soit «l'oeuvre du peuple». Mais l'origine grecque séculière du terme implique une oeuvre pour le peuple, autrement dit, un bienfait. Le «liturgiste», dans le monde civil grec, c'était une personne qui assurait ce que nous pourrions appeler un projet de travaux publics. Dieu est le «liturgiste» originel et, par conséquent, la liturgie doit toujours inclure l'élément de l'appel que Dieu nous fait. C'est pourquoi, dans le culte chrétien, les Écritures sont proclamées avant tout acte rituel majeur (prière commune, sacrements). La proclamation de ce que Dieu a déjà accompli, est en train d'accomplir et accomplira a la préséance sur tout ce nous pouvons faire ou dire.

 

            Ce fut là l'une des intuitions majeures de la Réforme protestante du 16e siècle. Et, nonobstant les polémiques qui tendaient à obscurcir cette intuition en faveur de la valeur des activités sacramentelles, l'Église catholique romaine n'a jamais vraiment perdu cette proclamation, la liturgie de la Parole. Un résultat extrêmement valable de la réforme liturgique contemporaine a été la reprise de la valeur de la Parole de Dieu et l'accent qu'on a mis sur elle.

 

            De plus, l'égalité fondamentale des chrétiens baptisés devant le Seigneur semble être en conflit avec le fait qu'il existe - et a existé depuis les débuts du christianisme - certaines fonctions et certains rôles assignés dans la communauté. Pour le dire de façon incorrecte, la question qui est sur les lèvres de bien des gens aujourd'hui est celle-ci: "Pourquoi les prêtres devraient-ils détenir un pouvoir dans l'Église, quand tous son égaux? Cette dignité baptismale ne supprime-t-elle pas toute différence?"

 

            La réponse, me semble-t-il, est celle-ci: depuis les origines, certains charismes dans l'Église ont été reconnus officiellement, c'est-à-dire, transformés en charges pour le service de l'Église considérée comme un tout. Ces charges ou «ordres» n'épuisent absolument pas l'activité de l'Esprit dans tous les baptisés qui sont ouverts à lui: ils incarnent, bien plutôt, la mission et l'unité de l'Église d'une manière publique et visible. Sur la base de leur désignation par l'Église, ces individus (qui constituent les ordres de l'épiscopat, du presbytérat et du diaconat) ont la charge de diriger le culte public de l'Église.

 

            J'ajouterais que les charismes ou qualités appropriés qu'il faut rechercher en ces personnes sont: 1) la capacité et le désir de servir la communauté au nom du Christ; 2) la capacité et le désir de prêcher la Parole de Dieu en public; et 3) la capacité et le désir de prier publiquement au nom de l'Église - tout cela fondé sur un engagement à temps plein et permanent envers Dieu et l'Église. (Vous noterez que le sexe ou le statut marital ne figurent pas parmi ces critères.)

 

            L'une des gloires de la réforme liturgique actuelle consiste en ce que nous nous sommes rendu compte du besoin de beaucoup de ministères autres que ceux des individus ordonnés pour la bonne conduite du culte de l'Église catholique romaine. Ce qui ne signifie pas, tout de même, que n'importe qui peut faire n'importe quoi. Cela signifie que les rôles ministériels devraient être ouverts en principe à quiconque fait montre de foi chrétienne, d'une relation à la communauté en question et des capacités requises pour ce ministère particulier.

 

 

Un divertissement?

 

            Comme j'y ai fait allusion plus haut, un second phénomène qui rend difficile la liturgie participative est le fait que nous vivons dans une culture entièrement adonnée au divertissement, ou - pour emprunter le titre d'un excellent livre sur le sujet par Neil Postman - Nous nous divertissons à mort. Dans les événements publics, nous nous attendons à nous divertir - à être égayés, informés, amusés, voire parfois rendus coupables par quelqu'un d'autre. Nous sommes devenus tellement habitués à cela que nous en sommes à peine conscients, sauf, par exemple, lorsque cela devient un objet d'analyse en campagnes électorales. Les foules ont toujours été manipulables, fait que Périclès a noté dans sa célèbre oraison funèbre, dans la démocratique ville d'Athènes après la guerre du Péloponnèse, et que les Nazis ont élevé à la dignité des beaux-arts dans les années 1930. Mais semblable manipulation, toute tentante qu'elle soit aujourd'hui pour les prêtres et autres ministres liturgiques (spécialement les musiciens), va à l'encontre de l'essence du culte chrétien considéré comme acte communautaire du corps du Christ en réponse à la Parole de Dieu.

 

            Il convient de se demander si l'acte de "retourner les autels" n'a pas eu l'effet contraire de ce que l'on voulait, c'est-à-dire, faire de la liturgie un événement communautaire, en pratique comme en théorie. Au lieu de cela, ce que nous avions l'habitude d'appeler le sanctuaire est devenu une sorte de scène de théâtre sur laquelle se joue un drame (souvent joué par ce qu'on ne peut qu'appeler des acteurs manqués). Pas étonnant que les gens ne soient pas portés à participer soit par leur voix, soit par leur corps, quand le subtil message qui leur est envoyé est que "ceci est un théâtre".

 

            Cela dit non pour soutenir que la liturgie ne peut ni ne devrait être divertissante. Elle l'est souvent - et de façon appropriée. Mais l'attention principale et l'intention première des ministères ne sont pas, en soi, de divertir.

 

            Dans cette veine, j'ai été estomaqué récemment, en assistant à un service dominical dans une communauté de tradition Protestant Free Church. Le choeur et les instrumentistes étaient plus qu'excellents, le sermon a été plutôt bon, les lectures de l'Écriture ont été bien faites, mais il manquait le sentiment que c'était là une assemblée de prière. En fait, il y eut peu de prière comme telle dans l'ensemble du service. Le résultat a été que les gens ont été bien amusés, encore que sur un mode chrétien, mais ils n'étaient pas entrés dans «un acte liturgique», pour utiliser l'expression du théologien allemand du 20e siècle Romano Guardini. Une trop grande partie du culte catholique a pris cette direction et je pense que, en fin de compte, on est parvenu à un cul-de-sac, parce que les gens vont trouver de meilleures manières de se divertir.

 

 

Authenticité

 

            Les semences d'une approche d'un culte engagé et participatif ont été manifestes dans le présent examen de quelques-uns des facteurs qui rendent difficile la participation liturgique. Une participation liturgique authentique est à trouver quelque part entre un faux égalitarisme et une manipulation pour des fins de divertissement, voire pour des fins plus convenables.

 

            Au coeur de cette participation réside un «sens» inné de la présence véritable de Dieu où l'Église se rassemble pour des fins de culte; autrement dit, de l'implication réelle de Dieu non seulement dans nos activités sacramentelles officielles, mais aussi dans l'acte même de notre rassemblement comme chrétiens baptisés. Le défunt théologien orthodoxe, Alexander Schmemann, a bien saisi cette notion dans le sous-titre de son livre sur sacrements et orthodoxie: "Pour la vie de la Parole". À moins de croire que, en dernière analyse, Dieu est actif non seulement au-dedans de nous, mais aussi au-delà de nous à travers notre culte liturgique (autrement dit, que le fait même que notre culte se réalise est important), nos liturgies pourraient nous faire éprouver un sentiment de mieux-être à court terme, mais en dernière analyse, elles seront déficientes en tant qu'actes vraiment religieux.

 

            Cette sorte de sens exige des ministres qui croient profondément que Dieu est celui qui nous rassemble et, parce qu'ils croient cela, traitent le reste de l'assemblée avec grande révérence, se préoccupant de ce qu'ils font et y portant attention.

 

            La foi dans la présence de Dieu dans nos cultes requiert également une attitude devenue tout à fait démodée - un sentiment que cet acte de culte est notre devoir. La fin du dialogue initial et le premier paragraphe de la prière eucharistique (contrairement à l'opinion populaire, la préface est le commencement de la prière eucharistique) contiennent toujours la notion, exprimée d'une manière ou d'une autre, du fait que rendre grâces à Dieu est notre devoir, notre obligation. Pour sûr, au cours des trente dernières années, nous avons réagi négativement à toute idée d'obligation purement externe par rapport au culte - ou à tout autre aspect de la foi chrétienne à cet égard.

           

            Il est temps de dépasser le stade de l'adolescente opposition à reconnaître le devoir ou l'obligation de rendre un culte à Dieu qui ressort de notre foi elle-même, non de quelque chose qui a été imposé purement de l'extérieur. Pour m'exprimer clairement, je veux dire qu'aborder la liturgie foncièrement du point de vue de ce que je vais en tirer constitue une impasse. Je sais parfaitement que certaines personnes trouveront tout à fait offensante mon insistance sur la liturgie comme sur un devoir intérieur de la foi, mais je pense que cela ne fait que montrer jusqu'à quelle profondeur sont incrustées les attentes thérapeu­tiques à l'état d'épidémies dans notre culture.

 

           

 

Autres aspects

 

            Il existe, évidemment, nombre d'autres aspects cruciaux de la participation liturgique. Mentionnons-en trois.

 

            En premier lieu, en plus de la liturgie bien planifiée et exécutée (et, par conséquent, sa meilleure catéchèse), les membres de l'assemblée ont droit à une catéchèse compétente sur les divers aspects liturgiques que nous célébrons. Les gens devraient être familiarisés avec la structure, le contenu et la signification des différents rites. Même si la liturgie n'est pas une activité rationnelle qui pourrait, par exemple, être pleinement expliquée au moyen de concepts (autrement, nous pourrions nous en dispenser et la remplacer par des lectures), elle a tout de même une logique et des buts.

 

            De plus, les gens ont besoin d'être encouragés à se préparer à entendre les Écritures qui seront proclamées semaine après semaine. Notre littérature biblique générale n'est tout simplement pas telle que la plupart des catholiques romains puissent saisir d'emblée la force vive des passages d'Écriture lus les dimanches et jours de fêtes.

 

            En second lieu, en plus de l'éducation adulte de premier ordre, les gens doivent être invités à participer à la vie paroissiale, qui est plus large que la liturgie elle-même. La liturgie est extrêmement importante, mais elle ne peut subsister par elle-même. Je pense que les assemblées paroissiales les plus réussies sont celles dans lesquelles la majorité des assistants sont impliqués dans le service chrétien et l'ensemble de la vie paroissiale.

 

            Troisièmement, rien ne favorise autant la participation liturgique qu'un programme compétent de musique liturgique. Ce qui signifie d'embaucher (et cela se paie) des musiciens liturgiques professionnels doués de la capacité de diriger le peuple dans la prière grâce à la musique et complètement imbus de l'esprit des rites.

 

 

La question du début

 

           

            Au début du présent essai j'ai promis de revenir sur le commentaire de l'étudiant diplômé à propos du manque de participation active dans les liturgies primitives. Voici ma réponse.

 

            L'étendue et la profondeur de la participation liturgique dépend, en dernière analyse, de ce qui est en jeu. Je ne fais pas de romantisme, quand je dis que, dans l'Église des trois premiers siècles, beaucoup de choses étaient en jeu. Les chrétiens risquaient fort probablement l'ostracisme social en adhérant à une foi qui excluait la croyance en d'autres dieux, spécialement les dieux reconnus par l'État. À différentes époques, ils risquaient l'emprisonnement à vie, voire la mort, pour avoir participé au culte chrétien.

 

            Bien sûr, cela a été le cas plus récemment, aussi. Lorsque la profession ouverte de la foi chrétienne au moyen du culte est une menace pour la société dans le bloc de l'Est, en Amérique latine ou en Afrique du Sud, la situation elle-même amènera une liturgie qui engage les participants. Je pense à la devise des escadrons de la mort, il n'y a pas si longtemps, au El Salvador: "Sois un patriote: tue un prêtre." Si personne ne se soucie que nous pratiquions un culte ou ne le remarque pas (dans une grande ville, par exemple), alors, peu de choses seront en jeu, au moins au niveau communautaire.

 

            La question importante pour la liturgie, alors, n'est pas de nous demander qui fait quoi, mais bien de nous demander si ce que nous faisons, quand nous pratiquons le culte, importe réellement, si notre liturgie dit la vérité sur notre monde et notre vie.

 

            Pourquoi, par exemple, le Rite de l'initiation des adultes s'est-il révélé si attirant et fructueux dans les paroisses qui l'ont pris au sérieux? C'est qu'un groupe de personnes hautement convaincues de la vérité de la foi chrétienne sont désireuses d'exposer leur vie et par là nous incitent à nous rendre compte de la différence que fait l'expression de notre foi dans le culte et l'action. Autrement dit, le processus de l'initiation chrétienne nous éveille au fait que beaucoup de choses sont en jeu dans le fait d'être chrétien.

 

            La réforme liturgique de la fin du 20e siècle aura été un grand échec, si elle demeure au simple niveau des changements dans le langage, la musique et la décoration intérieure. Une participation à notre culte véritablement engagée ne sera vraiment réalité que lorsque commencera à poindre en nous (comme la chose a clairement eu lieu en tant de communautés) le fait que nos rassemblements pour professer et célébrer notre foi en Jésus Christ se font vraiment pour la vie du monde.

 

John F. Baldovin, S.J.

Weston Jesuit School of Theology

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