Heureux les Artisans de Paix

par Joseph  Harold  Pierre s.j. [1]

 

Introduction

 

            «Heureux est celui qui éprouve de la satisfaction, qui jouit du bonheur [pris dans le sens de la joie, du plaisir]»[2] Nul n’a besoin d’être expert pour se rendre compte à l’évidence que celui qui désire la paix et qui oeuvre pour la promotion de la pais dans ce monde d’injustices criantes court le risque d’être pris au conflit des intérêts et englouti. Toutefois, l’une des Béatitudes est «Heureux les artisans de paix, car ils seront Fils de Dieu.» (Mt5:9). Cette apparente contradiction nous amène à poser certaines questions: Être artisans de paix équivaut-il à vouloir éviter ou à résoudre les conflits? La paix est-elle l’absence de guerre ou de conflit? Qu’est-ce qu’être heureux? En somme, qu’est-ce qui fait que Matthieu et Luc aient prêté ce discours à Jésus, à savoir que les artisans de paix sont heureux?

 

 

I - Qui sont les artisans de paix?

 

a) Sens exégétique et spirituel. Pris dans son sens exégétique[3], l’artisan de paix n’est pas le «pacifique» qui s’applique à être en paix, à vivre en harmonie avec tout le monde. Ce genre de paix est d’abord destiné à lui-même. Il n’est pas non plus le «pacificateur» qui dispose d’un pouvoir grâce auquel il impose aux autres de vivre en paix, en réprimant les fauteurs de trouble. Toutefois, il est à noter que l’attitude de l’artisan de paix, bien qu’elle ne se réduise pas à celle de pacifique ou de pacificateur ne s’y oppose pas totalement. Que signifie au juste «être artisan de paix»?

 

            «Avec la Béatitude sur les miséricordieux (Mt5:7), celle sur l’artisan de paix est l’une des formes concrètes de l’amour du prochain. [4]Ainsi «être artisan de paix» consiste à aider son prochain à se réconcilier avec lui-même et avec les autres, à ramener la paix - et avant tout la paix intérieure-, à vivre dans la concorde (con-cor (cordis) = avec le coeur). L’oracle de Malachie dans le livre de Michée peut bien élucider cette approche: «Voici que je vous enverrai Élie le prophète, et il ramènera le coeur des pères vers les fils et le coeur des fils vers les pères» (Mi3:23-24). Dans ce contexte, la paix est avant tout une attitude intérieure. S’il en est ainsi, l’artisan de paix doit être avant tout en paix avec lui-même, être réconcilié avec lui-même. Le père Rolheiser o.m.i. souligne que «la paix (...) est l’harmonie et la plénitude» (Peace is harmony and wholeness).[5] Un extrait d’un texte du moine bénédictin allemand Anselm Grüm peut bien nous aider à comprendre la définition du prêtre: «Me réconcilier avec moi-même (être en paix avec moi-même), c’est donc me mettre d’accord avec celui que je suis devenu, l’accepter tel qu’il est; apaiser les tensions entre les besoins et les souhaits qui m’écartèlent; abolir l’écart qui s’est creusé entre l’image que j’ai de moi-même et ma réalité; apaiser l’âme irritée qui ne cesse de se révolter contre cette réalité»[6]. Ce pas franchi, on est en mesure de se réconcilier avec son entourage, d’aider le prochain à se réconcilier avec lui-même et avec les autres.

 

b) Sens sociologique Au sens sociologique, l’artisan de paix est celui qui est au cœur des contradictions sociales, économiques et politiques de ce monde et qui opte pour un changement suivant l’idéal chrétien, c’est-à-dire un changement qui est centré sur le respect de la dignité de la personne humaine. Cet aspect sociologique trouve tout son fondement dans ce texte de Vatican II: «Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes [des femmes et des enfants] de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne se trouve dans leur coeur»[7]. L’oeuvre de l’artisan de paix - disciple du Christ - ne saurait se borner à un rapport d’individu à individu. Elle vise également les structures, les institutions, les organisations et les rapports qui engendrent et promeuvent les injustices et les inégalités criantes, le racisme, les haines et les guerres, ces pratiques qui privent l’être humain de sa liberté, qui le chosifient en faisant de lui un moyen plutôt que de reconnaître et de défendre ses droits inaliénables. Plus que jamais, le travail et la vie de l’artisan de paix se trouvent menacés. Il y a 16 ans, le théologien Louis O’Neill[8] affirmait qu’un «syndrome extrémiste» (ou «syndrome belliciste») se développait. Ce syndrome se définit comme le comportement des gens qui consiste à «en venir petit à petit à percevoir les forces de destruction comme une valeur en soi».[9] Bien avant O’Neill, le psychanalyste Erich  Fromm avait déjà avancé la thèse que voici: l’homme est mû par deux forces, à savoir la biophilie (l’amour de la vie) et la nécrophilie (l’amour de la mort). Le nécrophile a une profonde admiration pour ceux «qui tuent, méprisent et détruisent». Sa devise est: Vive la mort! [y inclus les structures de mort][10]. Actuellement le travail de l’artisan de paix se trouve de plus en plus entravé, car ce syndrome dont parle le théologien a été surdéveloppé. La tendance est plus nécrophile que biophile, incite davantage à la guerre qu’à la paix. Dans ces situations, bien que le travail soit difficile, il incombe à l’artisan de paix (disciple du Christ à qui «rien de vraiment humain n’est étranger») de travailler au changement des structures nécrophiles et nécrophilisantes. Pour ce faire, une nouvelle vision de l’homme axée sur le Christ s’avère nécessaire. Pour cultiver cette nouvelle philosophie de l’être humain, l’artisan de paix doit faire face à bien des défis: travailler pour les libertés individuelles et collectives, pour un dialogue entre les groupes sociaux, les pays, les cultures et les civilisations. Cela doit se faire dans un esprit de compromis, de concertation et non de confrontation. Compte tenu des disparités criantes existant entre les riches et les pauvres, les lettrés et les illettrés, etc., le travail de l’artisan de paix se révèle de plus en plus difficile. En dernière analyse, dans l’un ou l’autre sens - exégético-spirituel ou sociologique- l’artisan de paix agit en conformité avec une nouvelle vision de la personne humaine axée sur le Christ qui est Lui-même La paix.

 

 

II - Heureux les artisans de paix?

 

            « ‘Heureux...’ Quel bonheur?» Tel est le titre du chapitre introductif au livre Le message des Béatitudes[11] de Jacques Dupont[12]. Cette question est fort évocatrice et porte à penser que le concept de bonheur est polysémique. L’une des acceptations du bonheur, comme on l’a déjà souligné dans l’introduction, est liée à l’idée de possession et de plaisir. «Heureux celui/celle  qui possède l’objet de son désir, qui est capable de se procurer autant de plaisir qu’il/elle le veut». Contrairement à cette conception hédoniste, le bonheur dont il est question dans les Béatitudes n’exclut pas les contrariétés ni la souffrance. «Il nous faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le Royaume des Cieux» (Ac 14:14). «Ne fallait-il pas que le Christ endure ces souffrances pour entrer dans la gloire?» (Lc 24:26). Il n’est pas possible que le sort du disciple soit différent de celui de son maître (Lc 16:40). «Si quelqu’un veut venir à moi, qu’il se renie lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive» (Mt 16:24; Mc 8:34). Ces références sont valables pour tout chrétien, y compris l’artisan de paix. Elles laisseraient croire qu’il n’y aurait pas de bonheur dans cette vie pour l’artisan de paix. Toutefois celui-ci est heureux, parce qu’il est de ceux pour qui le Royaume de justice et de paix est arrivé (cf. Lc 4:17-18). En outre, il est à remarquer que dans l’instant présent, l’artisan de paix trouve son bonheur au coeur même de sa mission réconciliatrice.

 

            Helder Câmara, dans Révolution dans la paix, écrit: «Le Christ a inauguré le Royaume; il nous confie la mission de l’établir». Ceci dit, le bonheur de l’artisan de paix ne sera jamais total tant que le Royaume n’a pas été établi. De plus, sans pour autant nous laisser submerger par un eschatologisme (où nous mépriserions ce monde-ci dans l’espérance de tout recevoir au retour du Christ), nous sommes portés à croire que la béatitude de l’artisan de paix doit être prise et comprise toute d’une pièce: «Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu». Le futur -seront appelés- fait entrevoir que le bonheur de l’artisan de paix est aussi lié au retour glorieux du Christ, donc à l’espérance en «ce que nous pouvons imaginer» (saint Paul).

 

            Somme toute, le bonheur de l’artisan de paix se vit intérieurement et n’a rien à voir avec l’hédonisme. Sans aucun mépris pour le monde, ce dernier trouve sa joie, non seulement dans son oeuvre de réconciliation pour établir «la civilisation d’amour du Père sur terre», mais aussi dans l’espérance des enfants de Dieu en Jésus-Christ (Rm 12:12). Et qui ne serait pas heureux d’avoir accompli une mission qui lui a été confiée par un Père qui n’a pas d’autre désir que la réalisation de son Fils?


 

Conclusion


 

Si on ne se laisse pas mener par le souffle de l’Esprit, si on ne croit pas en l’Amour, on se demandera éternellement où l’artisan de paix trouve le bonheur dans un monde si déchiré par la violence. Cependant, se sentant aimé de Dieu, il accepte et vit en harmonie avec lui-même. C’est dans ce nouveau regard intérieur qu’il puise sa joie intérieure, Réconcilié, il est capable de répandre sa joie te sa paix dans son entourage. D’où il trouve son bonheur. Celui-ci n’est pas complet, mais il le sera «quand le Christ sera tout en tous» (I Cor 15:28) Heureux les artisans de paix - pacifiques et pacificateurs, biophiles, etc. bien intentionnés et animés de l’Esprit-Saint pour un monde de Justice et de Paix!

 

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Joseph Harold Pierre s.j.

Centre Bono, Santo Domingo, Rép. Dom.

 

 



[1]  Bulletin de liaison, décembre 2004

[2]  Petit Larousse illustré, Paris 2004, p.510

[3]  Exégétique, de exégèse: Science qui consiste à établir, selon les normes de la critique scientifique, le sens d’un texte particulièrement de la Bible. (Petit Larousse 2004)

[4]  Jacques Dupont, Le message des Béatitudes, Coll. Cahiers Évangile #24, Cerf Paris, mai 1978, p. 50

[5]  Ron Rolheiser omi, Coping with our own complexity, Christian Living, 19 septembre 2003, p.15

[6]  Anselm Grüm, Petit traité de spiritualité au quotidien, Paris, Albin Michel, 1998, pp.20-21

 

[7] Vatican II, Décret Gaudium et Spes, no 1. Coll. La pensée moderne, Fides, Montréal, 1967, p.173

[8]   Louis O’Neill est théologien, professeur. Information tirée de la revue RND, La paix, une passion à communiquer, no 10, novembre 1986, 8.

 

[9]  Ibid. p. 16

[10] 13 Hérold Toussaint,Psychanalyse sociale, Religion et politique: Lire Eric FROMM en Haïti,H. Descamps, Port-au-Prince, 2003, pp. 167-168

[11]  Jacques Dupont, op. cit, p. 7

[12] Jacques Dupont est un bénédictin belge qui s’est consacré à l’étude des Béatitudes (Jacques Dupont op. cit p. 5)