Pourquoi
les Catholiques
n'Évangélisent
pas
et
Pourquoi
Ils
Doivent le Faire[1]
La plupart des catholiques ne sont pas fortement portés
vers l'évangélisation. Le terme lui-même a pour eux une consonance
protestante. L'Église catholique est hautement institutionnelle, sacramentelle
et hiérarchique dans ses structures. Ses activités sont principalement dirigées
vers l'instruction et le soin pastoral de ses propres membres, dont les besoins
et les exigences la met à contribution jusqu'à ses limites. Absorbés dans les
problèmes internes de l'Église et à occasionnellement dans les questions de
paix et de justice, les catholiques contemporains se sentent peu responsables
de la propagation de la foi.
L'Église catholique a, bien sûr, une longue histoire
d'implication missionnaire. Au début du moyen âge, les moines bénédictins
évangélisèrent une grande partie de l'Europe. Depuis le 16e siècle,
l'expansion du christianisme au-delà de l'Europe était considérée comme la
vocation spéciale des sociétés et ordres religieux, plutôt que comme la
responsabilité de tous les membres de l'Église. Même en ces milieux restreints
les catholiques d'avant Vatican II parlaient rarement d'évangélisation. Ils
utilisaient des termes comme ceux d'activité missionnaire, de propagation de la
foi et d'implantation ou d'expansion de l'Église.
Dans les territoires à prédominance chrétienne, les
catholiques ne manifestaient aucun manque d'intérêt à susciter des conversions,
mais là encore, la lancée n'était pas évangélique: l'Évangile était
difficilement au centre. Cet apostolat visait principalement à montrer, à l'opposé
des protestants, que le Christ avait fondé une Église hiérarchique, qu'il
fallait accepter comme l'organe de la révélation divine. L'attention était mise
davantage sur l'autorité que sur le contenu. Les catholiques devaient croire
tout ce que l'Église enseignait, précisément parce qu'elle était l'Église
enseignante.
La terminologie de l'évangélisation est entrée dans la
littérature catholique vers le milieu
de notre siècle, en partie grâce à l'influence de théologiens
protestants comme Karl Barth. Face à la déchristianisation, de nombreux
pasteurs protestants et éducateurs religieux de l'Europe de l'Ouest acquirent
la conviction que le meilleur remède était une proclamation confiante fondée
sur le message de
salut apporté par Jésus
Christ[2].
Les sermons kérygmatiques de Pierre et de Paul, comme les rapportent les
premiers chapitres des Actes des apôtres, furent étudiés comme des
modèles.
Certains éducateurs religieux et missiologues de cette
période distinguèrent trois étapes dans l'initiation à la foi[3].
La première, appelée pré-évangélisation, se préoccupait de susciter l'intérêt
pour les questions religieuses et de disposer les gens à écouter le message
chrétien. Puis, venait l'étape de l'évangélisation, la proclamation du message
chrétien fondamental. Une fois la foi dans ce message élicitée, venait l'étape
de la catéchèse, ou instruction doctrinale élémentaire, qui en principe devait
précéder la réception des sacrements.
Construisant sur la théologie kérygmatique de la décennie
précédente, le concile Vatican II fit usage d'une terminologie évangélique. Une
comparaison avec le concile Vatican I, qui reflétait la mentalité du 19e
siècle, se révèle instructive. Vatican I utilisa le terme d'Évangile (evangelium)
une seul fois, et n'utilisa jamais évangéliser ni évangélisation.
Vatican II, au contraire, mentionna l'Évangile 157 fois, utilisa évangéliser
18 fois et évangélisation 31 fois. Lorsqu'il parlait d'évangélisation,
il semble que Vatican II ait voulu signifier, en général, ce que les
théologiens kérygmatiques entendaient par ce terme: la proclamation du message
chrétien fondamental à ceux qui ne croyaient pas encore dans le Christ.
«Face
à la déchristianisation... le meilleur remède [est] une proclamation confiante
fondée sur le message de salut apporté par Jésus Christ.»
Dans la toute première phrase de sa Constitution sur
l'Église, Vatican II affirme que le Christ a envoyé l'Église prêcher l'Évangile
à toute créature (LG1; cf. Mc 16, 15). Comme l'Église est missionnaire
de par sa nature propre, l'évangélisation, selon le concile, est un devoir de
tout chrétien (LG 16-17; cf. AG 23, 35). Les évêques, en union avec le pape,
sont chargés de gérer le processus (LG 23; CD 6; AG 29, 30); les prêtres ont à
susciter le zèle pour l'évangélisation de la parole (PO 4; AG 39) et de tous
les laïcs on attend qu'ils collaborent à l'oeuvre de l'évangélisation,
spécialement dans le milieu de leur travail et de leur vie familiale (LG 35; AA
2-3, 6; AG 41). Sans méconnaître les ministères du culte sacramentel et du
leadership pastoral, Vatican II a clairement accordé la primauté à la
prédication de la parole au sein des responsabilités des évêques (LG 250) et
des prêtres (PO 4).
Le Pape Paul VI:
accent sur
l'évangélisation
Poursuivant dans la foulée du concile, Paul VI
(1963-1978) mit davantage l'accent sur l'évangélisation. En choisissant le nom
du Paul, il signifiait son intention de prendre l'apôtre des Gentils comme
modèle de ce ministère papal. En 1967, lorsqu'il réorganisa la Curie romaine,
il changea le nom de la Congrégation
pour la propagation de la foi, qui devint la Congrégation pour
l'évangélisation des peuples. Il fut le premier pape de l'histoire à effectuer
des voyages apostoliques dans les autres continents - d'abord, en Terre sainte
(1964), puis en Inde (1964), à New York (1965), au Portugal, à Istanbul et à
Éphèse (1967), en Colombie (1968), à Genève et en Ouganda (1969) et finalement,
il fit un long voyage qui le mena à Téhéran, au Pakistan oriental, aux
Philippines, à l'île de Samoa occidentale, en Australie, en Indonésie, à Hong
Kong et au Sri Lanka. Á bon droit il fut souvent appelé «le pape pèlerin». À
ses funérailles, un livre ouvert des évangiles fut très justement placé sur son
cercueil, en signe de la qualité évangélique de son ministère.
Désireux d'orienter l'Église davantage vers la
dissémination de l'Évangile, Paul VI choisit comme thème du synode des évêques de 1974
l'évangélisation du monde moderne. À partir des matériaux fournis par ce
synode, il rédigea en 1975 sa grande exhortation apostolique sur
l'évangélisation, Evangelii Nuntiandi[4].
Ce document proposait un concept très global de l'évangélisation:
L'évangélisation
est, de fait, la grâce et la vocation propres de l'Église, son identité propre.
Elle existe en vue d'évangéliser, c'est-à-dire, pour prêcher et enseigner,
pour être le canal du don de la grâce, pour réconcilier les pécheurs avec Dieu
et pour perpétuer le sacrifice du Christ dans la messe, qui est le mémorial de
sa mort et de sa glorieuse résurrection (14).
La notion d'évangélisation chez Paul VI est plus
inclusive que celle des théologiens kérygmatiques. Pour lui, proclamation et
catéchèse, tout en occupant
une place importante dans
l'évangélisation, ne sont qu'un aspect de celle-ci (22). L'évangélisation, de
plus, devrait s'orienter non seulement vers les individus, mais aussi vers les
cultures, qui ont besoin de se régénérer au contact de l'Évangile (20). Les
tâches du développement humain et de la libération, d'après l'exhortation apostolique,
sont profondément rattachées à l'évangélisation. Mais elles ne sont pas la même
chose. Contre toutes les tendances sécularisantes, Paul VI a donné
l'avertissement que l'évangélisation ne peut jamais se réduire à un projet
simplement temporel (30-34): elle doit toujours inclure une proclamation claire
et non équivoque de Jésus comme Seigneur (22). Elle doit tendre vers la vie
éternelle en Dieu (26, 35).
Le Pape Jean-Paul:
introduction de la
«nouvelle évangélisation»
Au début de son pontificat, Jean-Paul II participa à la
conférence générale des évêques latino-américains à Puebla, près de México, en
janvier 1979. Le thème de cette conférence était «l'évangélisation actuellement
et dans l'Amérique latine de demain»[5].
Tout en acceptant l'identification faite par Paul VI de l'évangélisation avec
la mission même de l'Église (4), Puebla insista sur le fait que, moyennant
l'évangélisation, l'Église désire «contribuer à la construction d'une nouvelle
société qui soit plus fraternelle et plus juste» (12).
Dans son allocution d'ouverture à Puebla, Jean-Paul II
cita abondamment Evangelii Nuntiandi[6].
À l'instar de Paul VI, il mit en garde contre l'acceptation des idéologies
séculières et du réductionnisme sociologique, mais en même temps, il déclara
que l'Église «n'a pas besoin de recourir aux systèmes idéologiques pour aimer,
défendre et collaborer à la libération de l'être humain» (III, 2). Une part
indispensable de la mission évangélisatrice de l'Église, dit-il, «est
constituée d'oeuvres en faveur de la justice et de la promotion humaine» (ibid.).
«Nous le clamons une fois de plus: respectez l'être humain, qui est l'image de
Dieu! Évangélisez de telle manière que cela puisse devenir une réalité, que le
Seigneur puisse transformer les coeurs et humaniser les systèmes politiques et
économiques, avec, d'entrée de jeu, l'engagement responsable des êtres
humains» (III, 5). En mars 1983, le pape envoya aux évêques de l'Amérique
latine une lettre avec une retentissante acceptation des conclusions de la
conférence de Puebla[7].
À partir de la conférence de Puebla, Jean-Paul II se fait
lui-même le principal évangélisateur de l'Église catholique. Dans ses
incessants voyages apostoliques, dans ses messages annuels pour les dimanches
des missions et en nombre d'autres occasions, il a continué à construire sur
les thèmes articulés par Paul VI. Il parle d'évangélisation des cultures et
d'une «synthèse entre foi et culture[8]».
Tout en insistant sur la priorité du salut éternel, il maintient que la
promotion humaine est inséparablement liée à l'évangélisation.
Le 9 mars 1983, Jean-Paul II mentionna pour la première
fois la «nouvelle évangélisation[9]».
Parlant à Port-au-Prince, en Haïti, au concile des évêques des églises de
l'Amérique latine, il observa que l'année 1992, alors que les évêques
latino-américains devaient tenir leur prochaine conférence générale, marquerait
les cinq cents ans de la première évangélisation des Amériques. Cet
anniversaire, ajouta-t-il, auraient sa pleine signification dans l'engagement
de l'Église de cet hémisphère dans une nouvelle évangélisation - «nouvelle en
ardeur, en méthodes et en expression[10].
Un an et demi plus tard, dans un discours prononcé au
Stade olympique de Saint Domingue, le pape revenait sur ce thème[11].
Ce jour-là même, le 12 octobre 1984, rappelait-il, était l'anniversaire de
l'arrivée de Colomb à San Salvador, qui marquait "la rencontre de deux
mondes» (305). Le jubilé de 1992, dit-il, fournirait une occasion de rappeler
la première évangélisation des Amériques sans triomphalisme et sans fausse
modestie (308). Cette évangélisation, observait-il, avait marqué de façon
essentielle l'identité historique et culturelle de l'Amérique latine (309).
Mais aujourd'hui, face à la sécularisation, la corruption et la pauvreté
écrasante, l'Église était appelée à redoubler d'efforts pour guider les fidèles
vers «la parole du Christ et les sources de la grâce que sont les sacrements»
(310). La nouvelle évangélisation devrait faire espérer la future «civilisation
de l'amour» proclamée par Paul VI (ibid.).
Depuis 1984, Jean-Paul II, s'adressant à des auditoires
des Amériques du Nord et du Sud, d'Asie, d'Afrique et d'Europe, a fréquemment
rappelé le besoin d'une nouvelle évangélisation. Dans plusieurs de ses
discours, depuis 1987, le pape a relié la nouvelle évangélisation à la
préparation du jubilé de l'Incarnation, en l'an 2000.
Dans son exhortation apostolique Christifideles laici
(30 décembre 1988), il résumait un grand nombre de ses idées sur le thème de la
nouvelle évangélisation[12].
À une époque où des pays entiers tombent dans l'indifférence religieuse,
déclarait-il, les laïcs ont la responsabilité particulière de démontrer comment
la foi chrétienne constitue la seule réponse valide aux problèmes et aux
espoirs que pose la vie à toute personne et à toute société (34). Participant,
comme ils le font, à la mission prophétique du Christ, les laïcs, hommes et
femmes, devraient faire de leur comportement un témoignage lumineux et
convaincant de l'Évangile (34, 51). Il exhortait les laïcs à réduire le fossé
entre foi et culture et à faire usage des nouveaux moyens de communication pour
proclamer l'Évangile qui apporte le salut (44).
Le thème de la nouvelle évangélisation est défini de
façon plus détaillée dans deux documents majeurs du pape parus en 1990. Dans le
premier, une lettre du 29 juin aux religieux de l'Amérique latine, le pape met
cet effort en relation avec la neuvaine d'années qu'il avait annoncée en 1983
en préparation de l'anniversaire de 1992[13].
Invitant cordialement les religieux contemporains à rivaliser en générosité et
en engagement avec les pionniers de l'évangélisation, il attirait l'attention
sur les besoins particuliers de notre époque. La nouvelle évangélisation,
disait-il, doit approfondir la foi des chrétiens (n. 14, p. 221), forger une
nouvelle culture ouverte au message de l'Évangile et promouvoir la
transformation sociale du continent (n. 28, p. 215).
Puis, à la fin de 1990, Jean-Paul II publiait une
encyclique sur l'activité missionnaire de l'Église, Redemptoris missio[14].
Il y faisait une distinction encore plus claire qu'auparavant entre les
situations qui exigeaient un soin pastoral et d'autres qui requéraient une
évangélisation (33). En certains endroits, disait-il, l'Église dispose de
bonnes structures ecclésiales et est apte à se consacrer au travail pastoral
auprès des fidèles, mais en d'autres régions, les gens ont encore besoin d'être
évangélisés. Les situations de l'évangélisation, observait-il, se présentent en
deux catégories. La première évangélisation est pour les régions où le Christ
et l'Évangile sont encore inconnus. Une seconde évangélisation, ou
ré-évangélisation, est requise dans les régions où d'importants groupes de
chrétiens ont perdu un sens vif de la foi et ne se considèrent plus comme
membres de l'Église. Dans cette encyclique, la «nouvelle évangélisation» semble
s'identifier spécialement avec la ré-évangélisation des régions autrefois
chrétiennes. Mais la compartimentation n'est pas rigide. Quand le pape parle
des nouveaux groupes qui requièrent une première évangélisation, il ne
mentionne pas seulement des régions géographiques, mais également de nouveaux
secteurs culturels comme les centres-villes, les migrants, les réfugiés, les
jeunes et la «nouvelle humanité», dont la formation dépend largement des
mass-médias de communication (37).
(à suivre dans le prochain
numéro)
ABRÉVIATIONS
Les noms des documents sont
réduits aux deux premiers mots du texte latin:
Documents
de Vatican II
AA Apostolicam actuositatem: Décret sur l'apostolat des
laïcs.
AG Ad gentes:
Décret sur l'activité missionnaire de l'Église.
CD Christus Dominus:
Décret sur la fonction pastorale des évêques dans l'Église.
LG Lumen gentium:
Constitution dogmatique sur l'Église.
PO Presbyterorum ordinis:
Décret sur le ministère et la vie des prêtres.
Écrits
de Paul VI
EN Exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi.
Écrits
de Jean-Paul II
CA Encyclique Centesimus annus.
CL Exhortation apostolique Christifideles laici.
CT Exhortation apostolique Catechesi tradendae.
RM Encyclique Redemptoris missio.
SRS Encyclique Sollicitudo rei socialis.
Avery Dulles, S.J.*
McGinley Professor of
religion and society
Fordham University
Bronx, NY 10458
U.S.A.
téléphone 718-817-4747
télécopieur 718-817-5350
* Le Père Avery Dulles, S.
J., est professeur de religion et société à la chaire Laurence J. McGinley de
l'université Fordham, Bronx, New York, U.S.A. Le contenu du présent article a
d'abord fait l'objet de la leçon annuelle d'automne de la chaire McGinley, les
4 et 5 décembre 1991. Il a aussi été publié dans America (1er
février 1992), 52-59, 69-72.
[2] Le
mouvement kérygmatique catholique a commencé à Innsbruck avec Joseph. A.
Jungmann et autres. Puis, il
s'est étendu à d'autres pays, où il fut adopté par des écrivains comme
Paul Hitz, André Rétif, Pierre-André
Liégé et Domenico Grasso.
[3] Voir,
par exemple, Alfonso M. Nebreda, Kerygma in Crisis?, Chicago, Loyola
University Press, 1965.
[5] Third
General Conference of Latin American Bishops, Puebla: Conclusion, Washington,
D. C., NCCB, 1979. Les numéros
entre parenthèse renvoient aux paragraphes.
[8]
Jean-Paul II au cardinal Casaroli établissant le Conseil pontifical pour la
culture (20 mai 1982), cité de L'Osservatore
Romano (éd. ital.), 21-22 mai 1982, p. 3.
Déjà, précédemment, dans
son Exhortation apostolique Catechesi tradendae (16 octobre 1979),
Jean-Paul II avait parlé du
besoin pour l'Évangile de "prendre chair" dans les diverses cultures.
Voir n. 53; texte dans Origins
9 (8 novembre 1979), 329-348, à 342.
[11]
"Building a New Latin America", Origins 14 (1er
novembre 1984), 305-310. Les chiffres entre parenthèses renvoient aux paragraphes.
[12] Texte
dans Origins18 (9 février 1989), 561-595. Les chiffres entre parenthèses
renvoient aux paragraphes.