Pourquoi
les catholiques
n'évangélisent
pas
et
pourquoi
ils
doivent le faire[1]
(suite)
"Pour être porteur efficace de l'Évangile, il faut avoir une relation personnelle intime avec le Seigneur."
Puisant dans des
déclarations éparses en différents documents, on peut présenter une vue
synoptique de ce que le pape semble avoir dans l'esprit, en parlant de
"nouvelle évangélisation"[2].
Cette évangélisation est nouvelle, en partie parce qu'elle est provoquée par
l'approche de la commémoration de Christophe Colomb et, peu après, du jubilé de
l'Incarnation. Reconnaissante pour les réalisations du passé, la nouvelle
évangélisation doit éviter de dénigrer l'oeuvre des premiers missionnaires ou
de les juger selon les normes contemporaines de comportement (20, 209-210).
Indépendamment de l'excellence de ce que les autres ont accompli à leur époque,
la nouvelle évangélisation ne peut être un simple retour aux tactiques
missionnaires d'une époque révolue. La proclamation persuasive du message de
l'Évangile exige aujourd'hui une qualité nouvelle d'évangélisation (15, 546) et
des méthodes adaptées à la sensibilité de notre
époque (15, 544). Cette adaptation est clairement impliquée dans la
"nouvelle évangélisation".
Jean-Paul II voit la
nouvelle évangélisation comme dotée d'une motivation profondément théologique.
Elle repose sur la reconnaissance du fait que le Christ vivant est, par
l'Esprit Saint, l'agent principal d'évangélisation. Pour être des porteurs
efficaces de l'Évangile, les ministres de l'Église doivent avoir une relation
personnelle intime avec le Seigneur. "Le dynamisme missionnaire, selon
Jean-Paul II, ne provient pas de la volonté de ceux qui décident de devenir
propagateurs de leur foi: il est né de l'Esprit, qui meut l'Église à s'étendre
et celle-ci progresse grâce à la foi dans l'amour de Dieu[3].
La nouvelle évangélisation, dit-il, "ne consiste pas seulement à
transmettre une doctrine: bien plutôt, c'est une rencontre personnelle et
profonde avec le Sauveur[4]".
Le nom de Jésus Christ doit certes être proclamé explicitement (RM 44), mais
l'évangélisation ne peut jamais se réduire à des mots: "Le témoignage
d'une vie chrétienne est la première forme, irremplaçable, de la mission"
(RM 42). Avant de pouvoir transmettre l'Évangile aux autres, nos vies doivent
être imprégnées de cet Évangile, de sorte que nous puissions à notre tour
l'apporter aux autres. "Il est important de rappeler que l'évangélisation
implique une conversion, c'est-à-dire, un changement intérieur[5]".
L'évangélisation doit émaner d'une expérience profonde de Dieu (20, 214).
Portée, comme elle
l'est, par le Christ et l'Esprit Saint, la nouvelle évangélisation doit être
ecclésiale en un sens encore plus profond qu'au cours des siècles précédents. L'évangélisation,
dit le pape, "est le témoignage que le Fils de l'Homme porte sur lui-même,
perpétué dans la mission de l'Église", qui est envoyée par le Christ pour
évangéliser[6]. Considérant
l'Église en tant que telle comme le sujet qui évangélise, Jean-Paul II insiste
pour dire que le nouvel effort évangélique doit être fourni par tous les
membres de cette Église: les évêques, les prêtres, les religieux et religieuses
et les laïcs. Même si de fait l'évangélisation est la tâche du Saint Siège,
elle constitue tout aussi bien la
responsabilité première de chacune des églises locales, sous son propre
évêque diocésain (18, 250).
Les membres de l'Église
doivent agir non pas en tant qu'individus isolés, mais uniquement en communion
avec l'Église entière (Puebla, 8, 533; aussi, RM 45) et en subordination aux
évêques (20, 213) et au Saint Siège (14, 579). Les curés doivent se considérer
eux-mêmes comme chargés de l'évangélisation de ceux de leurs compatriotes qui
n'appartiennent pas encore au troupeau du Christ (RM 67). Les communautés
ecclésiales de base peuvent constituer d'importants centres d'évangélisation, à
la condition qu'ils vivent en harmonie avec l'Église (RM 51). La famille, qui
est une espèce d'"église domestique", peut se révéler un puissant
instrument d'évangélisation (10, 637; cf. CL 62). Comme la famille est la
cellule première de la communauté chrétienne, il s'ensuit que les familles
devraient évangéliser les familles[7].
Notre époque lance des
défis spéciaux et offre des occasions spéciales. En raison des tendances
démographiques actuelles, la population non chrétienne du monde devient
relativement plus considérable chaque année. Les diverses religions du monde se sont réunies dans une
relation nouvelle de dialogue et l'Église catholique a explicitement reconnu
que les semences de la Parole et les rayons de la vérité divine sont présents
dans les traditions religieuses non bibliques (RM 55). Lors du Jour de prière
d'Assise, le 27 octobre 1986, et en d'autres occasions, Jean-Paul II a tenté de
créer entre les religions une relation plus cordiale et plus collaboratrice
(16, 370). Il ne cesse de répéter que dans la proclamation et le dialogue les
chrétiens devraient respecter la liberté de leurs auditeurs (RM 8, 39). Le
dialogue, cependant, ne devrait ni limiter, ni empêcher l'évangélisation; bien
plutôt, il devrait être regardé comme une composante de la mission évangélique
de l'Église (RM 55). Le chrétien en dialogue n'aura aucune raison de minimiser
la conviction que toute la grâce et tout le salut viennent de Dieu par Jésus
Christ (ibid.).
Jean-Paul II se reporte
souvent à la désunion entre chrétiens comme à un obstacle à l'évangélisation.
Le Christ a prié pour que ses disciples puissent être un, afin que le monde
puisse croire (Jn 17, 21; RM 1). L'effort de porter l'Évangile aux
nations peut servir de "motivation et de stimulant pour un engagement
renouvelé envers l'oecuménisme" (RM 50). La communion réelle mais
imparfaite qui existe déjà entre chrétiens permet un degré important de témoignage
commun et de collaboration sur des questions sociales et religieuses.
Entre autres défis de
notre époque, le pape mentionne l'expansion du sécularisme, l'indifférence
religieuse et l'athéisme, spécialement dans le Premier monde (CL 34). En
certains pays, il y a pénurie de ministres qualifiés; en
d'autres, les efforts d'évangélisation sont empêchés par une législation
qui prohibe la libre profession de foi (14, 309). D'autres difficultés
surgissent de la prédominance des idéologies politiques et de la culture de la
violence, des drogues et de la pornographie (ibid.). En beaucoup de
villes les masses grouillantes expérimentent une pauvreté dégradante et un
anonymat paralysant (RM 37). Les fidèles sont influencés par les communications
électroniques qui glorifient l'existence opulente, tout en instillant
l'hédonisme et la consommation excessive (17, 308). Ce nouveau monde culturel
constitue la sorte de défi que Paul a rencontré, quand il s'est adressé aux
Athéniens à l'Aréopage (RM 37).
Les défis eux-mêmes,
selon le pape, peuvent être perçus, sous un certain angle, comme une chance.
Tandis que, d'une part, les gens semblent en train de sombrer plus profondément
dans le matérialisme et le désespoir, on est témoin, d'autre part, d'une
recherche inquiète de signification, de l'aspiration à une vie intérieure et
d'un désir d'expérimenter la présence de Dieu dans la prière (RM 38).
L'évangélisation doit cultiver les semences de la Parole partout où elles se
trouvent et les interpréter comme des manifestations d'un besoin impérieux de
salut en Jésus Christ (18, 28). En réponse aux questions inquiètes et aux
espérances insatisfaites des gens, "l'Église possède un immense patrimoine
spirituel à offrir à l'humanité, un héritage dans le Christ, qui s'est appelé
lui-même «la voie, la vérité et la vie» (Jn 14, 60)" (RM 38).
"L'évangélisation, dit le pape, est le service primordial que l'Église
peut rendre à chaque individu et à toute l'humanité du monde moderne" (RM
2).
Dans le champ immense
de l'évangélisation, dit Jean-Paul II, l'évangélisation de la culture occupe
une place de prééminence spéciale (18,33). Pour évangéliser, il faut être
capable de comprendre la mentalité et l'attitude du monde moderne et les
éclairer dans la perspective de l'Évangile. La foi ne peut prendre racine, ni
s'exprimer, ni croître, si elle ne s'incarne elle-même dans une culture (Lettre
à Casaroli; CT 53). Dans chaque culture, remarque le pape, il y a des semences
de la Parole qui tendent à porter un fruit en harmonie avec l'Évangile (18,
28). Ceux qui évangélisent doivent être capables d'identifier ce qui est sain
dans une culture donnée et de le purifier et le relever grâce aux richesses de
l'Évangile (14, 541; 15, 121-122, 171; CL 44). Les missionnaires d'autrefois,
nous rappelle le pape, ont fait beaucoup pour relever le niveau des arts, y
compris la danse, la musique et le théâtre (14, 308). Ils ont justement perçu
tout cela comme faisant partie de leur mission évangélique.
Jean-Paul II ne cesse
d'enseigner que la doctrine sociale de l'Église catholique, parce qu'elle est
enracinée dans le concept révélé de la nature humaine et de la destinée, est un
moyen valide d'évangélisation (CA 54). Tout développement humain authentique
doit reposer sur une évangélisation toujours plus profonde (RM 58). En dénonçant
les racines des systèmes politiques et économiques injustes, l'évangélisation
pénètre jusqu'au coeur même des déséquilibres sociaux (9, 175). Elle comprend
un engagement dynamique envers le bien commun de la société (19, 32) et envers
les instruments de paix et de justice (14, 583; 15, 588; 17, 305-309). Tout
comme certains missionnaires des siècles passés ont élevé la voix de façon
prophétique contre la violation des droits des peuples indigènes (20, 209-210),
leurs successeurs contemporains, en insistant sur la dignité humaine et le
développement intégral (CA 55), contribuent à édifier une civilisation de
l'amour (14, 310; 15, 124; RM 51).
Jean-Paul II est
parfaitement conscient des difficultés qu'impliquent les moyens modernes de
communication de masse et de leur incapacité à remplacer le contact direct
entre personnes. Cependant, malgré leurs limites, les nouveaux mass-médias
peuvent être utilisés de façon responsable au service de la vérité, de la
solidarité et de la paix, et aussi pour appuyer la tâche de l'évangélisation[8].
"Les moyens de communication, dit-il, possèdent une capacité merveilleuse
de réunir les peuples du monde... Le pouvoir des moyens de communication est, à
n'en pas douter, immense et il dépend de nous d'assurer qu'ils seront toujours
des instruments au service de la vérité, de la justice et de la décence morale[9]".
En raison de son développement rapide et de sa profonde influence pour la
formation, le monde des médias exige l'attention de l'Église (CL 44). La
présence de l'Évangile et de ses valeurs doit être accentuée dans le monde de
la communication publique (20, 29), qui peut être perçue comme une nouvelle
frontière pour la mission évangélique de l'Église (CL 44). Intégrer le message
chrétien dans la nouvelle culture créée par les mass-médias est une tâche très
complexe, impliquant des langages nouveaux, des techniques nouvelles et une
psychologie nouvelle (RM 37).
D'après moi, le
tournant évangélique de la vision ecclésiale des papes Paul VI et Jean-Paul II
représente l'un des développements les plus surprenants et les plus importants
de l'Église catholique depuis Vatican II. Ce développement, comme je l'ai déjà
indiqué, ne s'est pas produit sans une certaine préparation à Vatican II ni
sans la théologie kérygmatique pré-conciliaire. Mais Paul VI est allé plus loin
que le concile en identifiant l'évangélisation avec la mission totale de
l'Église. Jean-Paul II, grâce à sa familiarité unique avec le catholicisme
universel, accorde la plus haute priorité à l'évangélisation dans la mission de
l'Église.
Tandis que l'un et
l'autre pape ont considérablement élargi le concept d'évangélisation, ils ont
conservé le même accent qu'on retrouvait dans le concept kérygmatique
d'autrefois. Pour eux, comme pour les théologiens kérygmatiques, le coeur et le
centre de l'évangélisation, c'est la proclamation de l'amour sauveur de Dieu,
tel qu'il apparaît en Jésus Christ. Où le nom de Jésus n'est pas prononcé, il
ne peut y avoir évangélisation dans son sens véritable (EN 22, 27; RM 44). Mais
il ne suffit pas de prononcer le nom: l'initiation chrétienne est incomplète
sans la catéchèse, qui est une étape du processus entier de l'évangélisation
(CT 18). L'évangélisation doit tenir compte de toutes les implications de l'Évangile pour l'existence individuelle
et sociale.
Tout cela constitue un
remarquable renversement de la tradition catholique. Pendant des siècles,
l'évangélisation avait été un parent pauvre. Même quand le terme était utilisé,
l'évangélisation était traitée comme une matière secondaire, comme la vocation
spéciale de quelques prêtres et religieux. Et encore, même ces spécialistes se
préoccupaient plus de gagner de nouveaux adhérents à l'Église que de proclamer
la bonne nouvelle de Jésus Christ. Aujourd'hui, il nous semble être les témoins
d'un nouveau catholicisme qui, sans rien perdre de ses dimensions
institutionnelles, sacramentelles et sociales, est authentiquement évangélique.
Le déplacement vers le
modèle évangélique connaîtra-t-il une acceptation générale et une mise en
pratique couronnée de succès? En beaucoup de parties de l'Église la réponse a
été clairement positive. Déjà, en avril 1974, la Fédération des conférences des
évêques asiatiques, qui se préparait au synode des évêques de 1974, publia une
déclaration retentissante sur "L'évangélisation dans l'Asie moderne[10]".
À Medellín (1968) et Puebla (1979), les évêques latino-américains ont accordé
une priorité manifeste à l'évangélisation parmi les ministères de l'Église. Cet
accent sera, semble-t-il, renforcé dans la Quatrième conférence générale de
Saint-Domingue en 1992, qui a pour thème "Nouvelle évangélisation, progrès
humain et culture chrétienne[11]".
En 1986, une
organisation internationale connue sous le nom d'Évangélisation 2000 a
été mise sur pied avec siège social à Rome, qui a pour but principal de
promouvoir une décennie d'évangélisation qui se terminera le 25 décembre 2000.
Cette organisation a déjà patronné à travers le monde des retraites pour des
milliers de prêtres à Rome, en 1984 et 1990. Elle est en train de constituer
des réseaux d'écoles d'évangélisation et des groupes de prière en vue de
promouvoir le succès du programme d'évangélisation.
"Les catholiques
hésitent à proclamer leur foi avec confiance, [i]nfluencés qu'ils sont par ...
la tradition américaine qui veut que la religion soit une affaire purement
personnelle..."
Dans notre pays, la
Conférence nationale des évêques catholiques, qui longtemps a eu un Comité des
missions, a mis sur pied un Comité de l'évangélisation. Originellement
constitué comme un comité ad hoc en réponse à Evangelii Nuntiandi de
Paul VI, il a été depuis transformé en comité permanent. Un autre comité ad hoc
a été constitué, pour préparer la célébration du cinquième centenaire de
l'évangélisation des Amériques. En 1986, les évêques américains publièrent une
déclaration pastorale sur la mission universelle: To the Ends of the Earth[12],
et le 15 novembre 1990, ils approuvaient une lettre pastorale: Heritage and
Hope, orientée vers l'anniversaire de 1992[13].
Un plan national d'évangélisation est en voie d'élaboration[14].
Les évêques américains ont répondu aux déclarations sur l'évangélisation émises
par les catholiques hispano-américains[15]
et par les catholiques noirs[16].
En 1989, la conférence épiscopale du Texas a publié une importante lettre
pastorale pressant les paroisses de former des comités d'évangélisation et de
devenir des communautés d'accueil célébrant des liturgies dominicales vivantes
et inspirantes[17].
D'autre part, il faut
reconnaître qu'il existe une inertie et une résistance considérables. Comme je
l'ai déjà dit, l'Église catholique, spécialement dans les temps modernes, a été
surtout orientée vers le soin pastoral de ses propres membres. Les catholiques
américains se méfient de l'évangélisation pour toutes sortes de raisons. Ils
considèrent cette évangélisation comme la marque de commerce de sectes du renouveau
et de sectes fondamentalistes, certaines d'entre elles violemment
anti-catholiques. Ils se méfient du biblicisme, de l'individualisme et de
l'émotionnalisme, de même que du prosélytisme agressif des prêcheurs
évangélistes protestants. Un grand nombre sont repoussés par de récentes
révélations sur des transactions financières et sur la vie privée de plusieurs
télévangélistes éminents. De plus, le concile Vatican II a mis beaucoup de
catholiques en garde contre tout ce qui sent le triomphalisme. Désireux d'être
modestes et critiques envers eux-mêmes, les catholiques hésitent à proclamer
leur foi avec confiance. Certains ont traversé des périodes de doute et de
réévaluation et cherchent à tâtons des manières de donner un meilleur sens à
leur propre héritage. Influencés par la conviction que l'assentiment à la foi
doit être une réponse libre et personnelle à la grâce et par la tradition
américaine qui veut que la religion soit une affaire purement personnelle, ils
n'aspirent pas à faire pression sur qui que ce soit en vue de l'amener à une
conversion profonde de l'esprit et du coeur.
L'APPEL DE DIEU À L'ÉGLISE
D'AUJOURD'HUI:
PARTAGER LA FOI
Nonobstant toutes ces
difficultés, c'est mon avis que les papes de notre époque ont justement
identifié l'appel de Dieu à l'Église de nos jours et mis le doigt sur un remède
efficace contre les maux actuels de l'Église. L'Église est devenue trop
introvertie. Si, parfois, les catholiques sont faibles dans leur foi, cela est
dû partiellement à leur réticence à la partager. À moins que le message
évangélique ne devienne une vérité à communiquer à autrui, ce message n'aura
pas grande valeur aux yeux des croyants eux-mêmes. Une fois saisie la validité
universelle du message, on arrive à une nouvelle appréciation du privilège
d'être ses porteurs et à une nouvelle hâte de le partager. Comme Jean-Paul II
l'affirme: "La foi est renforcée, quand elle est donnée aux autres"
(RM 2).
En se concentrant sur
le message chrétien de base, l'évangélisation nous aide à percevoir ce qui est
d'une suprême valeur dans notre religion. Si nous croyons seulement sur
l'autorité de l'Église, sans nous préoccuper du contenu, nous ne pouvons guère
être enthousiastes à propos de notre foi. Mais si nous nous concentrons sur le Dieu de Jésus Christ,
tel que le présente l'Évangile, notre foi devient un assentiment amoureux à une
extraordinaire bonne nouvelle, destinée par Dieu au monde entier. C'est un
message que nous n'avons pas le droit de monopoliser, de garder pour nous (RM
11, cf. 44).
À son meilleur, la
spiritualité catholique a toujours fait la promotion d'une relation personnelle
profonde avec le Christ. Dans l'acte d'évangélisation, on nous demande de lever
les yeux vers lui et de transcender tout ecclésiocentrisme. L'Église est d'une
importance cruciale, mais elle n'est pas une fin en elle-même: c'est un moyen
pour attirer le monde entier vers l'union avec Dieu par Jésus Christ.
Trop de catholiques
contemporains paraissent n'avoir jamais rencontré le Christ. Ils savent un
certain nombre de choses à son sujet, à la suite de l'enseignement de l'Église,
mais il leur manque la familiarité personnelle directe. L'écoute de l'Évangile,
la prière personnelle, et spécialement la réception des sacrements, devraient
établir et approfondir cette relation salvatrice. Lorsque les catholiques
considèrent le culte religieux comme une simple matière de devoir ou de
routine, ils deviennent une proie facile pour les prédicateurs sectaires qui,
malgré leur intelligence incomplète et faussée du message chrétien, témoignent
d'une rencontre joyeuse avec le Seigneur.
Le tournant évangélique
dans le catholicisme peut rendre les catholiques moins perméables aux sectes.
Il offre aussi des possibilités oecuméniques considérables. La branche la plus
vigoureuse du protestantisme aux États-Unis est, aujourd'hui, celle des
évangéliques, la foi de beaucoup de chrétiens conservateurs, spécialement dans
les États du Sud. Jusqu'à récemment, les évangéliques conservateurs n'ont pas
été tellement intéressés au dialogue ou à la collaboration avec les
catholiques. Quelques-uns, à la vérité, sont anti-catholiques, en partie parce
qu'ils ont eu tellement peu de contacts avec le catholicisme. Et pourtant, ils
reconnaissent de plus en plus que catholiques et évangéliques conservateurs ont
beaucoup en commun, y compris le respect pour les Écritures canoniques et
l'attachement aux dogmes centraux de la Trinité, de l'Incarnation, de la mort
et de la résurrection corporelle salvatrices de Jésus. En matière
d'enseignement moral, les évangéliques conservateurs, tout comme les
catholiques, tendent à s'opposer à l'avortement et à défendre les valeurs
familiales traditionnelles.
Un certain nombre
d'auteurs ont commencé à réclamer un nouvel oecuménisme entre catholiques
romains et protestants évangéliques[18].
Dans un récent article, Kenneth Craycroft écrit ceci:
Le nouvel oecuménisme
peut se révéler fructueux, en raison des qualités particulières que chaque
tradition apporte avec elle. Les catholiques disposent d'un vocabulaire moral
ancien et riche, qui a formé les grandes traditions philosophiques et
théologiques de l'Occident (pré-moderne). La mémoire institutionnelle et
l'organisation actuelle du catholicisme le rend efficace pour organiser et
réaliser les choses à faire. Les évangéliques apportent un sens de l'urgence
et une ferveur pour le projet. Ce sont des convertis et fils de convertis, avec
tout le zèle énergique que cela comprend. Leur accent mis sur le fait d'être
disciples actifs et sur l'engagement envers les saintes Écritures font des
évangéliques le levain dans la pâte. Certains catholiques engagés se sont faits
complaisants dans les dernières années. Les évangéliques nous appelleront à une
expression plus énergique de notre foi[19].
Dans le dialogue dont
il est ici question, les protestants évangéliques peuvent aider les catholiques
à surmonter leur préoccupation excessive par rapport aux problèmes internes de
l'Église, et les catholiques, à leur tour, peuvent aider les protestants à
surmonter leurs propres déséquilibres. Beaucoup parmi eux se sont trop centrés
sur la parole de Dieu dans l'Écriture, et certains sont tombés dans le
littéralisme fondamentaliste. Les catholiques peuvent aider les évangéliques à
assurer une assise plus profonde à la tradition, une vie sacramentelle plus
riche, un sens plus vif de la communauté mondiale et une appréciation plus
pénétrante de la responsabilité socio-politique. Toutes ces valeurs, louangées
dans les écrits récents de certains évangéliques, sont proéminents dans les
programmes d'évangélisation de Paul VI et de Jean-Paul II.
Ces dernières années,
plusieurs auteurs ont écrit sur "le moment catholique" dans la vie de
leur nation. Ce moment est souvent décrit comme la contribution potentielle de
l'Église à une philosophie publique religieusement informée. Sans nier
l'importance du projet, j'aimerais rappeler que le moment catholique était
originellement, et à bon droit, décrit comme un moment "dans lequel
l'Église catholique romaine dans le monde peut et devrait être un leader dans
la proclamation et l'application de l'Évangile[20].
La priorité des priorités, pour l'Église, consiste à proclamer la bonne
nouvelle relative à Jésus Christ comme un message joyeux adressé au monde
entier. C'est seulement à la condition d'être fidèle à sa mission évangélique
que l'Église peut espérer fournir sa contribution distinctive dans les sphères
sociales, politiques et culturelles.
ABRÉVIATIONS
Les noms des documents sont réduits aux deux premiers mots du texte
latin:
Documents
de Vatican II
AA Apostolicam actuositatem:
Décret sur l'apostolat des laïcs.
AG Ad gentes: Décret sur l'activité
missionnaire de l'Église.
CD Christus Dominus: Décret sur la fonction pastorale des
évêques dans
l'Église.
LG Lumen gentium: Constitution dogmatique sur
l'Église.
PO Presbyterorum ordinis: Décret sur le ministère et la vie des
prêtres.
Écrits
de Paul VI
EN Exhortation apostolique Evangelii
Nuntiandi.
Écrits
de Jean-Paul II
CA Encyclique Centesimus annus.
CL Exhortation apostolique Christifideles
laici.
CT Exhortation apostolique Catechesi
tradendae.
RM Encyclique Redemptoris missio.
SRS Encyclique Sollicitudo
rei socialis.
Avery Dulles, S.J.*
McGinley Professor of religion and society
Fordham University
Bronx, NY 10458
U.S.A.
téléphone 718-817-4747
télécopieur 718-817-5350
* Le Père Avery Dulles, S. J., est professeur de religion et société à
la chaire Laurence J. McGinley de l'université Fordham, Bronx, New York, U.S.A.
Le contenu du présent article a d'abord fait l'objet de la leçon annuelle
d'automne de la chaire McGinley, les 4 et 5 décembre 1991. Il a aussi été
publié dans America (1er
février 1992), 52-59, 69-72.
[2] Dans la
suite du présent article, les chiffres entre parenthèses renverront au volume
et à la page d'Origins,
sauf pour les exhortations apostoliques (Catechesi tradendae, Christifideles laici) et
les encycliques (Centesimus annus, Redemptoris missio), qui seront citées au moyen des initiales du
titre latin et du numéro de paragraphe.
[3]
Allocution du 12 février 1988 aux évêques italiens sur la liturgie, in L'Osservatore Romano (éd. anglaise), 14 mars 1988, p. 5;
cf. RM 21-30.
[4]
"Commissioning of Families of the Neo-Catechumenal Way", 3 janvier
1991, in L'Osservatore
Romano (éd. anglaise), 14 janvier 1991, p. 12.
[5]
"Address to the Bishops of Malawi on their Ad limina Visit",
23 août 1988, in L'Osservatore
Romano (éd. anglaise), 5
septembre 1988, p. 3.
[6]
"Address to the Bishops of Brazil on their Ad limina Visit to
Rome", 24 février 1990, in L'Osservatore Romano (éd. anglaise), 26 mars 1990, p.
8-9.
[8]
"Letter to Meeting of African Bishops", 9 juin 1990, in L'Osservatore
Romano (éd. anglaise), 6
août 1990, p. 8.
[9]
"Message to Plenary Assembly of Pontifical Commission for Social
Communications", 3 mars
1988, in L'Osservatore Romano (éd. anglaise), 14 mars 1988, p. 9.
[10] Texte
dans For All the People of Asia, vol. 1: Texts and Documents, Manille,
IMC Publications, 1984,
25-38.
[11] Consejo
Episcopal Latinoamericano CELAM, Documento de Consulta: Nueva
Evangelización, Promoción
Humana, Cultura Cristiana, Bogotá, Colombie, CELAM, 1991.
[14] Ceci
est mentionné par l'archevêque Daniel Pilarczyk dans son allocution "A New
Orientation Toward
Evangelization", in Origins 20, 11 octobre 1990, 295. Un brouillon
de ce plan est en circulation
sous le titre de "A Time to Share: Shaping a Catholic Evangelizing
People" (brouillon du 24
février 1991).
[15] National
Pastoral Plan for Hispanic Ministry, Washington, D. C., USCC, 1987 et
réaction des évêques américains
dans Origins 17, 10 décembre 1987, 449-463.
[16] Here
I am, Send Me: A Conference Response to the Evangelization of American
Catholics and the National
Black Catholic Pastoral Plan, Washington, D. C., USCC, 1989, et réaction
des évêques américains dans Origins
19, 28 décembre 1989, 485-492.
[18] J'ai
moi-même fait référence à ce désir dans mon article "Ecumenism without
Illusions: A Catholic
Perspective", in First Things 4 (juin-juillet 1990), 20-25.