L’importance de l’évaluation psychologique dans la vie religieuse en Haïti

 

Bien avant de vous parler de l’importance de l’évaluation psychologique, j’aimerais faire le point sur l’importance de la psychologie dans la vie de chaque personne humaine. En Amérique Latine tout comme en Haïti, la psychologie est encore tabou. On en parle peu et quand on le fait, bien souvent, c’est au sens négatif du terme. En général, on associe la psychologie à la folie. « Il est allé voir un psychologue, il est fou », « elle est allée voir un psychologue, elle est folle. »  D’une certaine façon, on a raison parce qu’il n’existe aucune personne qui échappe à la folie, c’est-à-dire qui n’a pas un brin de folie. Sans quoi elle ne pourrait pas vivre dans un monde comme le nôtre! Celui ou celle qui est libre de toute folie, qu’il ou qu’elle lance la première pierre. Quel bel exemple de folie, n’est-ce pas! La seule différence, il y a des personnes qui sont conscientes de leur folie et d’autres qui sont tout à fait inconscientes.

La psychologie est en quelque sorte un instrument qui nous permet de prendre conscience de nos folies, les accepter (vivre avec), les améliorer ou les dépasser. Normalement, chaque personne devrait avoir son psychologue pour l’aider à mieux vivre et améliorer sa façon d’être et ses relations avec les autres. Dans ce contexte, l’évaluation psychologique joue un rôle important et je peux même dire primordial. Quid de l’évaluation psychologique?

a) Quid de l’évaluation psychologique?

L’évaluation psychologique n’est pas un examen comme bien souvent on le pense ou l’imagine. Il ne s’agit pas non plus d’une évaluation académique comme on peut l’entendre. L’évaluation académique au sens propre du terme aboutit à des résultats positifs et négatifs; tandis que l’évaluation psychologique nous donne une vision de la personnalité de l’être humain, de l’état de ses émotions et de ses sentiments en allant au plus profond de son inconscient à tel moment donné de son existence. Cela sous-entend que la personne humaine est changeante et réagit différemment selon sa personnalité et le contexte dans lequel elle se trouve. Chaque personne réagit aussi selon sa façon d’être et son histoire (personnelle, familiale et sociale). Le petit enfant ou la petite enfant qui, dès sa naissance, vit au milieu des singes est capable d’acquérir les mêmes comportements qu’un singe. De même, l’homme qui se trouve emprisonné ou la femme qui se trouve emprisonnée pendant longtemps dans des cellules avec des gens de leur propre sexe, est capable de développer un comportement homosexuel ou lesbien. Nous disons souvent chez nous « chen ak chat pa jwe » (le chien et le chat ne peuvent pas jouer ensemble); mais un petit chat et un petit chien qui grandissent ensemble dès leur naissance apprennent une convivialité hors du commun. Le comportement de l’un est modelé sur l’autre. Le petit garçon qui grandit dans un foyer au milieu de plusieurs fillettes est capable de développer des attitudes plus féminines que masculines, sans pour autant être homosexuel. Le même phénomène peut être expérimenté dans le cas d’une fillette qui ne grandit qu’avec des gens de sexe masculin: elle peut développer des attitudes plus masculines que féminines sans pour autant être lesbienne1.

L’évaluation psychologique nous révèle ce que nous ne sommes pas capables d’explorer simplement à l’œil nu, à cause de la complexité de la personne humaine. C’est aussi un instrument qui permet d’aller au plus profond de l’inconscient pour découvrir l’autre aspect de notre réalité qui le plus souvent reste caché et voilé. Une fois cet aspect appréhendé, notre vie commence à être plus vivable. Il se produit une sorte de révolution existentielle dans notre manière d’être, de penser et d’agir. Il faut souligner que l’évaluation psychologique est aussi importante dans le cadre de la sélection du personnel pour un poste quelconque dans l’administration publique ou privée qu’avant d’entrer à l’université. Peut-être qu’en Haïti nous ne sommes pas encore arrivés à ce niveau. Pourquoi ne pas parler d’évaluation psychologique pour nos politiciens et politiciennes qui veulent postuler comme sénateurs, sénatrices, députés, maires, mairesses, présidents et présidentes? C’est un sujet fort intéressant qui mériterait bien d’être approfondi.

Avant la vocation à la vie religieuse, la personne est appelée à l’existence, c’est-à-dire à être de telle ou telle façon. C’est pour cela que chaque personne est unique en son genre. Même deux jumeaux et deux jumelles, malgré leur provenance d’un même chromosome, ont des traits de personnalité bien différents.

Ce qui constitue un blocage ou des blocages quand nous devons mettre à nu notre personnalité, c’est bien les préjugés et les tabous qui nous incitent à porter un masque ou des masques2 (le phénomène du marronnage). Aujourd’hui plus que jamais nous sommes invités à dépasser nos préjugés et nos tabous pour pouvoir aborder des questions importantes, par exemple: comment assumer notre existence de peuple et surmonter les tabous sexuels, sociaux et religieux? Tout ceci pour améliorer notre style de vie. Je n’ai pas dit changer de vie. Car bien souvent nous cherchons à changer ce que nous devrions accepter. L’acceptation de soi est le point de départ pour arriver à une amélioration dans notre façon de procéder. Revenons à l’importance de l’évaluation psychologique dans la vie religieuse.

Dans l’évaluation psychologique, la personne concernée ne doit pas se sentir comme un cobaye et encore moins, sur le banc des accusés. Elle doit se sentir complètement libre, « à l’aise comme Blaise », c’est-à-dire en toute confiance. Dans ce contexte, l’évaluation psychologique diffère d’une enquête de Police, c’est le point que nous allons aborder.

b) L’évaluation psychologique n’est pas une enquête de Police

D’une part, la personne responsable des vocations dans une communauté religieuse est invitée à aider le candidat ou la candidate à découvrir l’importance de la psychologie dans la vie de tout être humain. D’autre part, si on se rend compte que la personne a des doutes à propos de la psychologie, il est recommandé de l’aider à les éclaircir. On a là une façon de l’aider à diminuer les peurs qui peuvent l’inhiber par le seul fait d’entendre parler de l’évaluation psychologique. Pour que cette dernière ne soit pas considérée comme une enquête de Police, il faut d’abord que la personne se sente libre d’aller voir le psychologue et que le rapport soit partagé avec le sujet avant d’être envoyé à la personne responsable. Il faut faire en sorte que rien ne lui soit caché, en utilisant beaucoup de tact, parce que l’objectif de l’évaluation psychologique est d’aider la personne à prendre conscience de sa situation et du genre de fonctionnement de sa personnalité pour mieux discerner et s’orienter dans la vie.

Par déontologie, le psychologue ou la psychologue ne doit pas violer la conscience de l’individu, si celui-ci ne consent pas à ce qu’un point du rapport soit révélé à la congrégation. Le psychologue ou la psychologue doit en discuter les motifs et se mettre d’accord avec la personne sans violer sa liberté.

Si l’évaluation n’est pas partagée avec le candidat ou la candidate qui doit être le premier intéressé ou la première intéressée, comment va-t-elle prendre conscience de sa situation et faire un bon discernement? Si on est au courant que le psychologue ou la psychologue en général ne partage pas le rapport de l’évaluation avec le candidat ou la candidate, la personne responsable peut le suggérer au psychologue. Ainsi on évitera l’embarras de ne pas savoir comment s’y prendre face à la réaction du candidat ou de la candidate quand c’est l’accompagnateur ou l’accompagnatrice qui partage le résultat avec le sujet. L’évaluation psychologique n’est pas le discernement vocationnel.

c) L’évaluation psychologique n’est pas le discernement vocationnel

L’évaluation psychologique n’est pas le discernement vocationnel. D’une part, elle prépare le chemin pour arriver sans trop de difficultés au discernement vocationnel, et d’autre part, elle aide la personne à prendre conscience de son mode de fonctionnement, de ses limites, de ses défauts et de ses qualités. Cependant, c’est le discernement vocationnel qui a le dernier mot. Il faut tenir compte des différentes données recueillies à travers les rencontres, les échanges et les entrevues.

On sait que chaque congrégation a ses propres critères pour le discernement vocationnel. Normalement si un candidat ou une candidate ne répond pas à ces critères, on devrait l’aider à trouver une autre communauté religieuse, si c’est son désir.

Quand le candidat n’est pas accepté ou quand la candidate n’est pas acceptée, je suggère qu’on termine le processus de discernement avec l’élaboration d’un plan de vie (à court, moyen et long terme) pour une meilleure acceptation de cette décision et pour l’aider à mieux s’orienter vers une nouvelle voie.

Une fois le processus terminé, si le candidat est accepté ou la candidate est acceptée, on peut garder ledit rapport sous la plus grande discrétion entre les responsables de formation. On s’en servira au moment de prise de décision importante et pour l’aider à croître dans sa vocation comme personne humaine, tout aussi bien, quand d’autres communautés religieuses pour une raison ou pour une autre demandent des informations sur la personne. Si jamais on n’a pas conservé le rapport on peut référer la personne au psychologue qui a fait l’évaluation, avec le consentement du sujet.

L’évaluation psychologique est très importante parce qu’une certaine stabilité émotionnelle est requise quand on veut s’embarquer dans la vie religieuse ou dans n’importe quelle autre institution ou organisation. Cela aide à diminuer des crises, des conflits émotionnels et dépasser certains préjugés. Vous connaissez sans doute des cas de religieux ou de religieuses hystériques et colériques qui apparemment donnent de très bonnes images de soi mais sont insupportables pour la communauté. Peut-être ces gens-là souffrent de troubles émotionnels à cause des traumatismes qu’ils ou qu’elles ont vécus au cours de leur enfance, leur adolescence, l’âge adulte et dans certains cas, avant leur naissance, c’est-à-dire pendant la conception et l’accouchement. Il n’y a pas de doute que ces traumatismes peuvent trouver une solution thérapeutique. Par exemple, un enfant non désiré peut développer une faible estime de soi et développer des conflits émotionnels qui l’empêchent de s’accepter et d’établir de très bonnes relations avec sa famille et les gens de son entourage. Terminons la première partie de cet article avec le point suivant: l’évaluation, les entrevues et le discernement vocationnel forment un tout.

d) L’évaluation, les entrevues et le discernement vocationnel

L’évaluation psychologique est importante tout comme les entrevues et le discernement vocationnel. Ils doivent être complémentaires. Dans certains cas, si c’est nécessaire, on peut approfondir certains points de l’évaluation pendant les entrevues. Dans le processus de discernement vocationnel, la rédaction de l’autobiographie3 est très importante. Si dans certaines communautés religieuses on ne le fait pas, les entrevues pourraient être considérées comme des moyens pour recueillir des données sur l’histoire personnelle, familiale, sociale et religieuse.

Toutes les entrevues doivent être bien préparées à l’avance. À la fin de chaque entrevue on prend le soin de faire un résumé tout en soulignant les points importants et en annonçant les points qui seront traités lors de la prochaine rencontre. On peut inviter le candidat ou la candidate à souligner un ou des points qui l’ont interpellé. Il est conseillé d’éviter d’avoir de très longues entrevues. Si c’est le cas, pour une raison ou pour une autre, il faudrait observer une pause santé; sinon on risque de tomber dans la monotonie ce qui peut ne pas encourager le candidat ou la candidate. Et surtout, il faut faire attention à la fatigue, car dans ces conditions on a tendance à précipiter les décisions pour terminer le plus vite possible. Il peut arriver qu’on accorde à la personne un temps de réflexion et de méditation pour se pencher sur un point particulier. Pour cela, il faut prévoir et bien préparer le lieu de l’entrevue. En général, les communautés religieuses ont des endroits bien accueillants.

Le processus de discernement ne doit pas être bref. Il faut prendre son temps, car c’est bien délicat, il faut éviter de confondre vitesse et précipitation. On peut utiliser le modèle ignatien de discernement. Si vous connaissez d’autres modèles vous pouvez les appliquer à volonté. Après avoir recueilli le fruit du discernement, on passe à l’étape de l’élaboration d’un plan de vie comme on l’a suggéré antérieurement. Dans certains cas, il se peut que le candidat ou la candidate ait besoin d’aide thérapeutique pour résoudre certains traumatismes et certains troubles affectifs avant de s’engager dans la vie religieuse. Dans ce contexte, on recommande un accompagnement psychologique. Voilà l’objet de mon prochain article.

Jean Alfred Dorvil, S.J.

Haïti

 

 

 

 



1 En passant, je tiens à souligner que le phénomène homosexuel et le lesbianisme sont très complexes.  Dans plusieurs cas, nos approches sont remplies de préjugés et de faux jugements.  Pour les aborder, il faut avoir une très bonne connaissance en psychologie et être  libre de préjugés.

2 Le phénomène du « doucot » (terme qu’on utilise pour réparer les voitures qui ont reçu un choc) ou « Bobby Store » est très à la mode.  Nos Négresses veulent `tout prix changer de couleur et devenir blanches.  N’y a-t-il pas un rejet de soi-même qui a pour base une très faible estime de soi?  Est-ce que c’est le moment de chanter adieux à la négritude?  J’espère que non.

3 Pour faire passer l’autobiographie, je vous invite à le faire sur place tout en chronométrant le temps en rapport avec le questionnaire utilisé.  Tout ceci pour aider à la spontanéité et éviter que la personne ne soit trop rationnelle.