Résurrection et « Nouvelle Évangélisation »

 

 

 

Tout ce qui est authentiquement nouveau dans l’Église ne peut être engendré que par la Résurrection du Crucifié. Le surgissement du Monde Nouveau dans le Premier-Né des Frères (prôtotokos) constitue l’événement sans précédent, qui a déclenché l’Église, moment indiscutable et irréversible de la Résurrection. La dernière Conférence de Santo Domingo, en Octobre 1992, ne parle d’une nouvelle Évangélisation que, parce que théologiquement, dans le sillage de Médellin et de Puebla, elle exprime une nouvelle expérience de la Résurrection du Christ et l’effusion de l’Esprit du Ressuscité, à un tournant crucial de l’Histoire, où se dressent de « nouveaux défis » et « de nouvelles difficultés » tant dans les cultures latino-américaines que dans celles des Caraïbes. L’enjeu est dramatique, du fait qu’il est question de l’homme à sauver selon la dignité et l’image du Fils de Dieu fait homme véritable (promotion humaine) et à l’intérieur des valeurs de ses traditions, son langage, sa philosophie et sa « Weltanschaung » (inculturation).

 

 

L’Église est convoquée comme Peuple de Dieu, en vue d’une conversion radicale, pour se renouveler dans la dynamique de Pâque et de Pentecôte, dans la fidélité à la parole de l’Évangile et dans l’actualité du Ressuscité, qui est l’Esprit-Saint. Cela supposera, bien entendu, que les Pasteurs du Peuple Saint ne durcissent pas les exclusivismes et les privilèges du Pouvoir mais laissent, sans faire écran, comme le veut et le souhaite le Synode, naître, se développer la circularité et la complémentarité des charismes dans le Corps Historique du Christ, qui est l’Église. L’injonction de Paul est, du reste, vigoureuse: « Frères, n’éteignez pas l’Esprit » (I Th. 5, 19). C’est, à différentes reprises, qu’on déclare la nécessité d’en revenir à une Église qui est Communion, réseau puissant de liens fraternels immédiats et réciproques, tout un ensemble d’éléments, qui constituent les impératifs d’une Église qui est création continue de l’Esprit du Ressuscité de Pâque, construite sur la fondation des Apôtres, des Prophètes et des Docteurs (Eph. 2,20; 4,11; I Cor. 12,28).

 

 

La conformité avec cette Église, Événement et Corps historique du Ressuscité nous semble être gênée par différents écueils que le Synode a beaucoup de peines à occulter: le ritualisme de la Liturgie, l’inadéquation de la Catéchèse, la méconnaissance de l’âme populaire, de son ethos. La prière liturgique de l’Église devrait davantage construire et nourrir la Communauté, la faire exister dans l’expression des « Mirabilia Dei »; elle devrait actualiser, de façon plus vivante, plus parlante « et plus participative », en redécouvrant la pédagogie des signes et le sens ecclésial du jour du Seigneur perdu, le Repas du Ressuscité, le Mémorial « du Seigneur », jusqu’à ce qu’il revienne. On oublie trop souvent que « c’est dans le baptême du même Esprit que nous sommes devenus un seul Corps et que c’est l’accès au même Pain qui est le Corps du Christ (sôma Khristou) qui nous fait devenir Corps réel du Christ (sôma Khristou) ». Le Père Henri de Lubac disait fort heureusement que si l’Église fait l’Eucharistie, c’est l’Eucharistie qui fait l’Église.

 

 

Le Synode parle, en outre, de l’urgence d’une Catéchèse prophétique et Missionnaire, qui soit à la fois Annonce Kérygmatique de l’Évangile et interpellation à l’engagement missionnaire. La paganisation est telle qu’elle nécessiterait un véritable temps de Catéchuménat pour d’innombrables chrétiens, qui sont très loin de l’Eglise ou pour qui le credo n’est plus qu’un véritable tissu de superstitions, d’observances et de croyances futiles. Les hommes d’Église devraient être davantage conscients que ce n’est pas d’abord l’Église qui fait la Mission mais que c’est l’inverse: c’est la Mission jaillissant de la Résurrection qui fait l’Église. La Catéchèse a besoin pour se constituer du choc de l’expérience du Ressuscité de Pâque, de l’annonce de cette Rencontre et de l’accueil de foi engagée des croyants. Le constat du Synode de Santo Domingo est qu’il n’y a eu ni Événement ni Interpellation. Au demeurant, le ministère du Catéchète et du théologien gagnerait à être, une fois pour toutes, stimulé, conforté par les Pasteurs à travers un dialogue fraternel et fécond, dans l’Église du Ressuscité, que renouvelle à tout instant l’Esprit de Pâque et de Pentecôte.

 

 

Le retour à l’âme populaire est, par contre, l’un des impératifs que souligne la Conférence de Santo Domingo. Elle ne peut s’empêcher de le déclarer comme une quête de la sagesse du Peuple, de sa sensibilité, de son « sentir »ª et de son inculturation propre du Message du Christ à travers ses rythmes, ses chants, ses processions, ses dévotions, ses prières et sa gestualité. A cet égard, il reste encore beaucoup à faire pour pénétrer avec toute l’audace d’une incarnation authentique dans les structures d’attente de l’immense conscient et inconscient collectif du Peuple: son sens de la Communion cosmique, sa manière de connaître avec son émotion, ses attitudes de prière avec les cadences du corps, son génie musical et théâtral dans la liturgie qui est drame et fête, son sens de la fraternité et du combite...Jusqu’ici, on ne s’est borné par crainte ou par paresse qu’à des adaptations très superficielles par quelques danses et chants monotones et le bruit, à tout propos, d’un tambour assourdissant.

 

 

Si l’Église, Peuple Messianique de Dieu, Corps du Christ, Création de l’Esprit est celle qui célèbre, convoque et envoie, elle se doit, en toute priorité, d’être priante, contemplative dans l’action missionnaire. C’est à tout instant que l’Église doit « se recevoir du Christ dans la force de l’Esprit (en dunamei Pneumatou) » car elle est à la fois « on » et « réponse », « révélation et foi ». Sans la profondeur de la prière, de l’écoute de la Parole de Dieu dans la conjoncture - du cercle herméneutique: de l’Évangile aux Pauvres et des Pauvres à l’Évangile - sa liturgie, très vite, deviendrait futile et sa praxis « pur activisme et agitation stérile ». L’Église rénovée et revécue dans l’optique de la Nouvelle Évangélisation constitue une réponse du Peuple de Dieu, en Amérique Latine et dans les Caraïbes, à la manifestation nouvelle du Ressuscité, à ce tournant de son Histoire où sa pertinence n’est plus perçue par le sécularisme de la vision moderne et la singularité méprisée des cultures indigènes.

 

 

Quand on aborde le problème ecclésiologique du Synode de Santo Domingo, il y a deux faits qui frappent avec de nombreux corollaires. C’est que d’une part on insiste énormément sur le fait que les différentes communautés, qui structurent l’Église, doivent être vivantes et dynamiques et d’autre part on déclare de façon résolue et obstinée vouloir maintenir, quitte à les rénover, les vieilles institutions telles qu’elles sont, comme les Diocèses, les Paroisses, les familles et les différents groupes apostoliques. Si on parle de l’option préférentielle pour les pauvres et des Communautés Ecclésiales de Base, ces deux Piliers de Medellin et de Puebla ne font pas partie d’une dynamique d’Eglise, ni ne sont sous-tendus par une Ecclésiologie qui jaillit de la foi et de la réponse du Peuple des Pauvres, « desde los Pobres ». On souhaiterait voir davantage tous les Pasteurs de l’Église redécouvrir leur ministère aux côtés du Peuple en marche avec leur charisme d’unité, de didascalie, de direction et sanctification. Pour le Synode de Santo Domingo, le sujet historique nouveau ne nous semble pas être le Peuple des Pauvres avec sa part de coresponsabilité, sa force historique, sa réelle participation, sa créativité, la prise en charge de son destin et sa cosmovision à partir de la Base. L’Axe articulateur devrait résider, à notre sens, beaucoup plus dans la Communauté Ecclésiale née de l’Esprit du Ressuscité avec sa force prophétique et son génie d’invention de l’Avenir. Le Pape pour l’Église Universelle, l’Évêque pour l’Église Particulière, le Curé pour la Paroisse ne retrouveront la plénitude et le sens profond de leur mission qu’au service du Peuple des Béatitudes comme leur Pasteur, leur lien d’unité, leur guide, leur référence apostolique, leur critère sacramentel d’identité. Dans l’Église, on devrait éviter, à tout prix, tout ce qui constitue un lieu de conflit entre l’Institution Hiérarchique et la Communion Charismatique; les deux doivent jaillir de la puissance nouvelle et créatrice de Pâque et de Pentecôte. « A tous, la manifestation de l’Esprit a été donnée en vue du bien de la Communauté ». Ce n’est pas le Pouvoir qui est signe de l’Esprit, mais l’Agapè, comme dit Paul.

 

 

D’immenses défis se posent à notre Église d’Haïti, si elle entend répondre aux interpellations de la Conférence de Santo Domingo. Il importera, au plus vite, de refaire le tissu communautaire des Églises particulières, qui n’ont pas de Pastorale d’ensemble, pas d’espace de participation, pas de lieu de concertation, pas de signes concrets d’irruption de l’Esprit du Ressuscité par les charismes et les nouveaux ministères en vue de construire le Corps du Christ, finalement pas de plan et pas de programme d’action apostolique. Les membres du Peuple de Dieu et les Charismes de la Communion meurent d’inanition et d’absence d’intégration. La Trilogie résonne comme un leitmotiv à travers toutes les pages du Synode: « Communion, Participation, Mission » et cependant l’Église locale ne réussit pas à atteindre la maturité et la personnalité qui lui sont demandées et graduellement, sans coup férir, elle est prise ou mise sous tutelle. Il est immensément important de se rappeler que le Charisme de juridiction universelle et plénière du Pape est un don du Seigneur pour précisément construire les Églises particulières dans l’Unité et la Communion et non pour détruire leur catholicité, leur originalité et leur réalité.

 

 

En ce qui concerne les Paroisses, « l’Église dans la maison des hommes », comme il est dit si bien, elles ne bougent pas, elles ne sont pas en syntonie avec le rythme historique du Pays en vue de créer et d’innover. Alors qu’elles devraient être « des communautés organiques et missionnaires », sans cesse construites et transformées par la puissance de l’Eucharistie et par le dynamisme de leur laïcat compétent, engagé et responsable, elles s’avèrent incapables de répondre à leur mission d’être Lumière, guide et ferment de la Cité, lieux de coordination d’un faisceau de petites communautés chrétiennes, humaines et fraternelles. Les paroisses ne nous apparaissent plus que comme d’immenses musées de souvenirs du Sacré et d’immenses officines de formalités socio-religieuses. Il est urgent qu’elles redeviennent et qu’elles ré-actualisent tout ce réseau de communautés vivantes et agissantes, suscitées par la créativité de Pâque et de Pentecôte.

 

 

Mais, voici que se profile à l’horizon de l’Église en Amérique latine et dans les Caraïbes une lueur d’espoir, le fait d’accepter avec courage la lecture des signes des temps qui lui permettra - à travers la promotion de l’homme, la dignité humaine des travailleurs, la juste répartition des terres cultivables, la revendication des droits humains, le nouvel ordre démocratique et politique, - de discerner la montée significative des organisations populaires, l’étonnante efflorescence des communautés ecclésiales de base (T.K.L.) comme une véritable résurrection de l’authentique Église du Christ, née de la foi du Peuple par l’Esprit de Pâque et de Pentecôte. Il faut, au demeurant, reconnaître que le Synode de Santo Domingo considère un double fait comme urgent pour l’Église: l’Avènement d’un laïcat militant et d’avant-garde et la promotion apostolique des jeunes. Toutefois, cette vision reste du domaine de l’orthodoxie et des considérations abstraites et générales. Le problème réside dans la mise en branle de la restructuration de l’Église à partir de cette nouvelle vision. Il n’y a pourtant que le retour à l’Église des Pauvres qui puissent nous faire retrouver la force polarisatrice de toute ortho-praxie dans le Peuple de Dieu en marche, parce que là est le chemin de la Résurrection, là est sa conversion radicale au Royaume de Dieu.

 

 

Fritz Wolff, S.J.

 

Professeur à l’Université Notre-Dame et

 

Centre Pedro-Arrupe, section spiritualité

 

Port-au-Prince, Haïti