RICHES DE LEUR PAUVRETÉ

 

 

La pauvreté dans l’Ancien Testament

 

Le titre du cahier: « A travers sa riche pauvreté » inclut une formulation tirée de 2 Cor 9. Elle montre comment l’incarnation, à savoir la kénose du Christ, offre aux fidèles la plénitude de la vie. Ce don paradoxal de soi et de fécondité pour les autres n’est pas limité au seul Nouveau Testament; Jésus l’assume avec le mouvement essentiel imprimé par l’Ancien Testament.

 

Le titre qui coiffe cette contribution: « Riches de leur pauvreté » ouvre et ferme (le texte) de manière lisible grâce au pluriel « leur ». Il désigne l’expérience, toujours à nouveau décrite dans l’Ancien Testament, d’un être-pauvre par lequel plusieurs personnes de basse extraction sont devenues autres jusqu’à prospérer. Cet énoncé est à proposer sous deux chefs: comme dénonciation de l’injustice; comme reconnaissance du fait que les pauvres enrichissent les autres, dans leur poursuite de la richesse.

 

Pauvreté et injustice

 

La plus émouvante peinture de la pauvreté dans la Bible se trouve à coup sûr dans le 24e chapitre du livre de Job et, de là, réfléchie dans le livre qui redonne la vue d’un homme devenu pauvre et qui auparavant avait été immensément riche. Cela se lit ici (la traduction suit partiellement la transcription littérale de la Bible Elberfelder révisée):

 

 

« On écarte les pauvres du chemin, les indigents du pays doivent se cacher; tous ensemble ils cherchent une proie dans la steppe en guise de nourriture pour leurs petits...Ils passent la nuit nus, sans vêtements et sans couverture contre le froid, l’averse des montagnes les pénètre et, faute d’abri, ils étreignent les rochers. On enlève l’orphelin à la mamelle, on prend en gage les nourrissons des indigents...Entre leurs murs, ils pressent l’huile, ils foulent les cuves et endurent la soif » (Job 24, 4-11).

Cette rapide présentation de la misère humaine en Job 24 présente deux directions. Au début et à la fin (vv. 1 et 2), il y a la Parole de Dieu qui manifestement regarde, impassible, cette injustice permanente. Les autres destinataires cachés de ce texte sont ceux qui causent des gestes violents (à partir du v. 2, on trouve le pronom ´onª) et qui sont responsables des besoins des pauvres. Ils restent inconnus, à l’arrière-plan.

 

Le livre de Job propose aussi vers 300 avant Jésus-Christ un thème qui, déjà, nous rejoint dans les dénonciations des premiers prophètes écrivains, un demi-millénaire plutôt. Déjà Amos, auteur de 760, attaque l’attitude des usuraires qui, avec ce qu’ils ont enlevé aux pauvres, osent même se présenter devant Dieu. Et peu d’années après, Michée fustige pareille action comme cannibalisme (Michée 3, 1-4).

 

 

« Riches de leur pauvreté », signifie au premier chef, dans l’A.T., la découverte de ce mot qui évoque à satiété le bien-être d’une conscience humaine de pouvoir, de violence, d’exploitation, de corruption et de machinations asociales.  Il appartient à la réputation permanente e l’Ancien Testament de dévoiler pareilles injustices et, au moyen d’une analyse approfondie pour son temps et sa culture, de lui donner jusqu’à maintenant valeur de règle. Inversement, on tient comme une honte et une humiliation permanentes de l’humanité le fait que l’ensemble - sauf exception - n’a guère changé quoi que ce soit à ses situations d’avilissement, de sévère pauvreté, et que pareille détresse encore aujourd’hui empreint la vie de la plus grande partie du genre humain.

 

Comblés par les pauvres

 

N’oublions jamais que la Bible elle-même est un livre des Pauvres. Leurs expériences, leur proximité se manifestent dans la parole de Dieu. Ils ont aussi en bien des choses un accès immédiat et naturel à leur Écriture, pour ainsi dire, qu’ils comprennent correctement, plus aisément et intuitivement. A travers les siècles passés jusque dans le Nouveau Testament, se trouvent les plus douloureuses et radicales expériences des pauvres de la terre, auprès de laquelle la Parole de Dieu a trouvé accueil et que, jusqu’ici, un amour et une confiance non reconnus ont touchés. Ainsi, la Bible n’est pas vue seulement comme un cadeau de Dieu, mais aussi comme un présent des pauvres pour nous.

 

 

En guise d’exemple pour ce paradoxe, à savoir que les pauvres sont source de richesse, il y a des récits dans le Livre des Rois. Au temps de la grande famine, Élie reçoit un accueil hospitalier auprès de la pauvre veuve à Sarepta (IR 17, 7ss). Elle est avec son fils en train de mourir de faim (v. 12), et pourtant prête à partager d’abord avec Élie son dernier reste, dans une largeur de vue typique de ceux qui n’ont presque rien et qui donnent le meilleur de ce qu’ils ont. Ainsi, tous alors survivent et la Parole de Dieu se montre étonnamment efficace (vv. 14-16).

 

 

Le disciple d’Élie,  Élisée, définit la pauvreté comme le destin des premiers prophètes (2R 4, 1-7; 6, 1-7 et al.). Bien qu’ils se mettent d’une manière particulière à la disposition de Dieu, l’indigence et le besoin ne leur sont pas épargnés. Et pourtant, ils remplissent une fonction décisive dans la réalisation du dessein de Dieu (par ex. en 2R 9).

 

 

Tout à fait singulier est le récit de 2R 7. Il dépeint comment quatre lépreux, face à la famine mortelle, expulsés hors de la ville et reconnaissant leur responsabilité (v. 9), sauvent la communauté qui y est enfermée derrière ses murs. Les pauvres, les malades et les exclus apportent dehors la survie à ceux qui leur ont fermé la porte et les auraient laissés mourir de faim.

 

 

Également, le célèbre 4e chant du Serviteur de Yahvé décrit la façon dont quelqu’un, par sa souffrance, apporte aux autres la libération (Is. 53). En ce Serviteur de Yahvé se concentre d’une manière imagée l’expérience du fait que, dans un sens figuré, le mot « pauvres » convient apparemment mieux - ou semble convenir ainsi - à plusieurs passages. Le pauvre affligé par la douleur, le mépris et l’isolement provoque en premier lieu auprès des autres une réaction consciente orientée vers la confession et la conversion.

 

 

Le profil de ce Serviteur de Dieu possède depuis sa présentation par Dieu en Is 42, 7 explicitement la mission de libération des prisonniers et la guérison de la cécité (encore que lui-même soit aveugle: Is 42, 19). Cette mission est confirmée en Is 49, 9 et, à partir de la mission présentée en Is 61, 1-3 et principalement orientée vers les pauvres, selon lesquels, selon la désignation du début du livre, seuls des groupes dissemblables sont connus. Selon l’évangile de Luc, Jésus s’applique à lui-même ce texte au commencement de son entrée en scène (Lc 4).

 

De fait, qui se fait combler de dons par les pauvres, les démunis ou les serviteurs? Qui entend là-dessus ce qu’ils ont à dire? Déjà Qohélet sait à ce sujet que la Sagesse des indigents reste inaperçue (Qo. 9, 15s). Cependant, la Bible entière est pleine de leur témoignage, elle est comme une manne de trésors qui s’ouvrent à ceux qui s’approchent dans leur attitude des gens qui exercent l’hospitalité.

 

La richesse comme but

 

Le sens de l’agir divin et de ses bénédictions n’est pas diminution, mais plénitude de vie. Hors de cette orientation et de cette dynamique inhérente à la création, la pauvreté comme telle dans l’Ancien Testament ne pourrait « jamais être comprise comme idéal » (Fabbry). Ainsi plusieurs textes vétéro-testamentaires montrent aussi ce redressement sur un devenir-« riche ».

 

 

Symptomatique peut-être déjà la constatation dans le premier livre de la Bible : le mot « pauvre » n’y paraît jamais. À la place d’une description, les récits les plus anciens comme les généalogies rendent toujours plus riche l’expérience d’Israël: Abram reçoit les présents de pharaon (Gen 12, 16) et devient ainsi riche (13, 2), son fils Isaac encore plus (26, 13). Même réussite pour Jacob (Gen. 30, 32s) et pour Joseph (Gen 41, 37ss; 47, 13-26), la conquête d’un grand pouvoir. L’accompagnement et l’assistance de Dieu font sentir ici leurs effets.

 

 

Ainsi, la richesse est vue dans l’Ancien Testament comme « un don toujours prêté » (Gerstenberger). Là où des hommes y aspirent par eux-mêmes, ils préparent leur propre ruine. Des exemples à ce sujet: Akân (Jos 7), Nabal l’avaricieux (1Sam 25), Géhazi, le serviteur d’Elisée (2R 5, 20ss) et al. La richesse peut échoir aux rois par le sort, comme cela apparut dans 2Sam. 12 pour David, dans la parabole de Natan et les commentaires dans 1R 5; 7; 11 pour Salomon, ou dans la critique de Jérémie sur Joiaqim (Jér. 22, 13-19). De pareille manière, vouloir aspirer à une grande possession ou y tenir ferme pervertit le don et avec lui la vie elle-même.

 

 

Cependant, devenir « riche » reste une orientation fondamentale. À titre d’exemple, que l’on s’arrête à proposer le cantique d’Anne en 1Sam, modèle du Magnificat de Marie, dans Luc (comparer avec l’article sur le Nouveau Testament). On voit déjà quant au caractère particulier du chant de victoire de Déborah (Juges 5) que ce texte est la prière la plus élaborée d’une femme dans l’Ancien Testament. Au centre de ce cantique de louange, il y a le contraste des actions cosmiques de Dieu, où l’on trouve décrites les inversions des versets 4-7 avec 14. Cette séquence se termine au v. 8 où, à la fin - sans inversion! - par deux fois apparaît l’exaltation des pauvres comme point culminant de l’action de Dieu, encore soulignée à travers le dessein qui y est allié, de les placer sur un trône sous des Princes. Le Ps 113, chant de louange au Dieu incomparable, amorce ce mouvement d’exaltation précisément à partir du v. 7s.

 

 

Au terme, non seulement de l’action humaine, mais aussi de puissance de Dieu ne sont pas un avilissement ou un appauvrissement, mais une plénitude de vie. Cela ne ferme cependant pas la porte à l’être-pauvre ou au mépris; cela est de soi aussitôt, en telles phases ou expériences, le fait que d’autres se trouvent par là enrichis (voir plus haut « comblés par les pauvres »), et que, en même temps, cela est une voie pour faire l’expérience de la richesse comme don de Dieu.

 

 

Après ces exposés, il y a maintenant trois autres aspects essentiels à mettre au jour dans l’Ancien Testament.

La préférence de Dieu pour les pauvres

 

Un trait principal de l’Ancien Testament est l’attention de Dieu pour les petits et les faibles. Cette attitude se détache comme une constante à travers la Bible entière. Elle prend sens dans les récits les plus anciens. La première apparition d’un messager de Yahvé a lieu auprès d’Agar, la servante mourante de soif et qui s’était enfuie (Gen. 16, 7-14); ensuite auprès d’elle et de son fils Ismaël (21, 14-21). Dans un état de grande pénurie, lors de sa fuite devant Ésaü, Jacob coupable reçoit en songe une promesse prodigieuse (Gen. 28, 10-22). Et à Joseph vendu par ses frères, calomnié et en prison (Gen. 39-41), Dieu subvient dans une terre étrangère.

 

 

Le livre de l’Exode pousse plus loin cette ligne de pensée: la protection et le soin de Dieu sont mis au service des Israélites en péril (Ex. 1). Dans la vocation de Moïse, Dieu motive ainsi son intention de salut: « J’ai bien vu la misère de mon peuple en Égypte » (Ex. 3, 7). Pour la première fois, Dieu appelle quelqu’un « mon peuple ». Par là, il se déclare solidaire d’un groupe opprimé, foulé aux pieds, astreint au travail en pays étranger; il est touché par leur misère (le mot hébreu pour « misère » inclut aussi la pauvreté). Les rabbins ont compris l’apparition de Dieu dans un petit buisson (Ex. 3,2), aussi, comme un se-faire-bas et avec cela s’assimiler à la situation de son peuple. Dieu ne parle pas seulement pour les pauvres, il s’insère en eux, il se fait même semblable à eux.

 

 

Dans la réflexion du livre du Deutéronome, les motifs explicites de cet agir de Dieu deviennent clairs. Israël doit son élection non à sa grandeur, mais seulement à l’amour et à la fidélité de Dieu, lui qui est le plus petit de tous les peuples, libéré de la domination étrangère (Dt. 7, 7s). Dans le cantique de louange, Dieu sera chanté comme celui qui « garantit le droit de l’orphelin et de la veuve et qui aime l’étranger » (Dt 10,18). Cet être le plus intime de Dieu a des conséquences pour ses fidèles: « Eux aussi doivent aimer l’étranger » (Dt 10,19).

 

 

On ne peut comprendre le Dieu de la Bible si on ne fait pas sienne cette préférence pour les pauvres en des sens divers. Lui qui choisit souvent lui-même les petits qu’il a appelés, les gens de peu d’importance (Gédéon, Samuel, Jérémie), veut que sa manière d’agir trouve imitation.

 

Le don de la loi sociale d’Israël

 

Dans l’Orient ancien, les dieux et les rois ont l’obligation de prendre soin des faibles (comparer aussi Ps 72 et 82). Cependant, typique est la constatation du codex d’Hammourabi: pendant que le Prologue parle encore de la tâche de protéger les pauvres, on rédige dans le Corpus des lois pour les riches; les pauvres n’y occupent pas le premier rang (Lohfink). Même en Israël, le plus souvent, les lois furent écrites par des représentants des classes puissantes et influentes, mais le résultat est différent.

Plus haut, dans le Dt, nous nous sommes déjà heurtés aux trois groupes de socialement faibles: les veuves, les orphelins, les étrangers. Parfois, le lévite s’y ajoute. Même si, dans un sens propre, ils ne se comptent pas parmi les pauvres (Dt les sépare nettement dans l’emploi des mots), ils ont besoin, comme les gens en danger, de la même protection, comme le montre la comparaison de Lév. 19, 10; 23, 22 avec Dt 24, 19.21. Comme « pauvres », tous ceux-là sont aussi à entendre dans l’Ancien Testament, dans un sens beaucoup plus large: ceux dont la vie est quand même diminuée et les ressources mises en péril. Il n’y a pas de miséricorde pour les protéger, mais la cause du droit. Cette obligation, la communauté en Israël l’assume par la loi établie en elle.

 

 

Dans le livre de l’Alliance, aussitôt après la loi de l’autel s’établissent d’abord des dispositions concernant la protection des esclaves (Ex 21, 1-11). C’est là qu’on rencontre pour la première fois les expressions « malheureux » et « pauvres » (Ex. 22, 24; 23, 6). dans la Bible; ces personnes doivent être à l’abri des affaires d’argent et de tribunal, tout comme elles ont le droit de manger le produit de la terre durant la septième année (Ex. 23, 11).

 

 

Même les applications à l’entretien systématique des pauvres sont perceptibles. Dt 26, 12 décrète que la dîme de chaque triennat est à acquitter pour les groupes susmentionnés. Cette mesure est la réponse à la connaissance du fait qu’il y aura toujours des pauvres, bien qu’il ne doive pas en être ainsi (Dt 15, 4.11).

 

 

Le livre du Lévitique esquisse avec le Sabbat et l’année du Jubilé des mécanismes de régulation plus élaborés. Au plus tard à chaque 50 ans, les gens doivent de nouveau laisser libres leurs terres, leurs possessions ou ceux qui ont perdu leur liberté (Lév. 25). Ici on s’efforce, dans l’écart d’une génération, de rendre possible un nouveau commencement pour les démunis sans charge onéreuse du passé ni dommages.

 

 

Beaucoup vont traiter d’utopie ces propos. Il est certain qu’ils ont jusqu’à aujourd’hui valeur de loi. En eux se concrétise pour les croyants la manière dont peut se traduire dans leur vie la solidarité avec les pauvres. Une telle solidarité avec ceux qui sont « en bas » relève d’un mouvement essentiel, fondamental et inaliénable, qui met sa confiance en Dieu.

 

« Je suis misérable et pauvre »

 

Ce sens propre se retrouve quatre fois dans la Bible, et exclusivement dans les Psaumes de David (Ps 40, 18; 70, 6; 86, 1; 109, 22); chaque fois uniquement rendu par « pauvre et malheureux ». Il comprend le doublet fréquent « misérable et pauvre », et il se rapporte au « Je » de l’orant; tous ces psaumes tirés de David sont alors tenus pour rédactionnels. Comment cela s’entend-il?

 

En premier lieu, il faut voir que la plupart des mots se trouvent dans le psautier qui, en langue hébraïque, signifient « pauvres » et par là des personnes très différentes, depuis les souffrants d’une pénurie matérielle jusqu’aux malades ou les persécutés ou les victimes de raillerie. A cause de cela, le psautier vaut aussi comme témoignage marquant de la spiritualité de la pauvreté dans l’Ancien Testament.

 

Si les orants se désignent comme « pauvres » dans les Psaumes, comme cela, par exemple, arrive nommément dans le doublet « je suis pauvre et misérable », ils accomplissent des rôles précis qui touchent le cœur même de la compréhension de la prière biblique. Cela désigne précisément qu’un énoncé opposé comme « je suis riche et repu » ne se trouve jamais dans les prières vétéro-testamentaire. La prospérité satisfaite et l’attitude de la prière en face de Dieu ne vont jamais de pair.

 

 

Le renvoi à la propre pauvreté sert de motivation pour le secours divin; souvent ils est aussitôt introduit sur la base du « car » (comme dans la Bible). Ainsi l’Orant se souvient-il de sa misère et en même temps de Dieu dans son engagement en vue d’une intervention salvifique en faveur de démunis souffrants. À cela s’ajoute que la profession de foi est fréquemment reliée au fait que Dieu est le protecteur des faibles (par ex. Ps 70, 6).

 

 

D’autre part, cette désignation du « pauvre et misérable » signifie le fait de reconnaître que la richesse n’est pas la première valeur dans la vie. Le lien de ces dires dans le cours des Psaumes souligne le fait que la relation avec Dieu compte plus que tout. Ainsi le psaume 40 mentionne comme attitude correcte le fait de placer sa confiance en Yahvé (v. 5), d’ être agréable à Dieu et de se réjouir soi-même (v. 9), d’annoncer sa justice dans la grande assemblée (v. 10s.), de la chercher et d’aimer son salut (v. 17 et al.).

 

 

Celui qui prie de cette manière donne à Dieu priorité. Quand de semblables prières se trouvent placées dans la bouche du riche David, ce jugement acquiert davantage de poids. Il signifie avec son autorité une nouvelle évaluation des biens matériels; la proximité de Dieu les surpasse sans fin, comme cela est magnifiquement développé dans les psaumes de la pauvreté. Les psaumes 10, 34 et 86 sont de bons exemples à cet effet. Dans le psaume 10, 8.10.14, il y a là une expression hébraïque pour les pauvres qui se fait comprendre comme « le Seigneur »: on a, pour ainsi dire, une signification honorifique.

 

 

Finalement la signification de « pauvre et misérable » inclut aussi une autre obligation. Elle apparaît au Ps 109, où le v. 22 s’écarte de l’attitude de ceux qui persécutent ces pauvres et ces misérables (v. 16). Le rappel sur cette pauvreté devant Dieu implique la disposition d’aider les pauvres eux-mêmes.

 

 

Trois légers accents doivent conclure cet article. S. Ignace pose dans le « Principe et Fondement » (Ex. Spir.23) l’indifférence face à la richesse et à la pauvreté. À la fin du riche livre de la Sagesse, on trouve dans les paroles d’Agur une prière semblable: « Ne me donne ni pauvreté ni richesse » (Prov. 30, 8). On saisit ici l’expérience que la pénurie peut aussi bien gâter les hommes que l’abondance.

 

 

Dans l’Ancien Testament, il y a aussi une béatitude avec une référence aux pauvres: « Heureux celui qui pense au pauvre et au faible » (Ps 41, 2). Dans le Nouveau Testament les pauvres eux-mêmes sont appelés bienheureux (Lc 6,20), comme le sont dans l’Ancien Testament ceux qui se chargent de ceux-ci. C’est seulement là où les deux louanges concordent qu’elles peuvent devenir réalité.

 

Le message biblique vit de la force de la pauvreté. Il offre là une clef pour la solution du problème urgent du monde. L’estime de la pauvreté comme attitude spirituelle, unie à la disposition envers une vie qui lui correspond, est capable de faire contrepoids dans la société aux tendances destructrices des hommes. On a besoin de cette pauvreté, afin que rien ne conduise à l’avidité d’amasser d’inutiles richesses et n’entraîne à une sécurité personnelle farcie d’isolement; afin que la corruption n’empêche une juste répartition des biens à l’intérieur de la société; afin que les peuples exploités ne tirent pas profit les uns des autres. On a besoin de plus de pauvres de cette sorte pour que les conditions de vie dégradantes pour des milliards d’hommes connaissent finalement un changement. Pouvons-nous aussi, comme le poète bengali Rabindranath Tagore, prier en ces termes: « Frappe, frappe à la racine de mon indigence/pauvreté dans mon coeur! »

 

Georg Fischer, S.J.

 

Né en 1954, à Feldkirch Vorarlberg, entré dans la Compagnie de Jésus en 1972. Spécialisation à l’Institut Pontifical Biblique de Rome, depuis 1985 enseignement de l’Ancien Testament avant tout à Innsbruck. Par cette contribution, l’A. voudrait témoigner davantage se profonde gratitude, spécialement à l’égard de ces pauvres qui, dans les années 1978-80, l’ont rencontré et côtoyé dans le domaine du logement social à Innsbruck et, en 1993-94, dans divers pays d’Asie.

 

(Traduit de l’allemand par Jean-Marc Dufort, S.J., Centre Justice et Foi, août 1998)