LE ROI DES JUIFS EST ÉLEVÉ (Jn 19, 16b-22)

 

Tout auditeur doit savoir que, pour comprendre un récit de Jean, il doit tenir compte d’un double niveau d’interprétation. Le premier niveau est ordinairement simple à saisir: c’est l’événement tel qu’il s’est déroulé objectivement: v.g. Jésus, après son procès chez Pilate, a été condamné à mort et a subi le supplice de la croix au Calvaire; sur la croix, Pilate, selon la coutume, a écrit le motif de la condamnation de Jésus. Cet événement a été vu par des témoins et il a été raconté par Jean au chapitre 19, 16b-22 de son évangile. C’est le sens littéral du texte, c’est son sens premier.

 

 

En lisant le récit de la mise en croix de Jésus, on pourrait avoir l’impression que Jean n’a voulu que nous renseigner sur la fin tragique de Jésus de Nazareth, mort à la manière d’un brigand. Mais se contenter de cette interprétation serait s’arrêter au commencement de la route. Le texte de Jean est beaucoup plus riche qu’il ne pourrait sembler au premier abord. Dans le récit de la mise en croix de Jésus, Jean a aussi voulu exprimer le sens que prenait pour lui l’événement de la mort de Jésus. C’est à ce sens que Jean veut conduire son auditeur, qui, en effet, ne doit pas se contenter de la connaissance du fait de la mise en croix de Jésus sans saisir le sens que cet événement a pour la foi de Jean et de la com­munauté chrétienne. C’est aussi l’effort que l’Église, à travers les siècles, n’a jamais cessé de faire: comprendre le sens caché de l’événement de la passion qui est pour tout chrétien le grand événement du salut. C’est le second niveau d’interprétation.

 

 

Si je suis témoin d’un accident où un homme se fait tuer, je pourrais rester passablement neutre, surtout si je ne connais pas la personne qui a été tuée. Le récit que je ferai alors de l’accident sera purement objectif: à midi, deux voitures se sont heurtées de front et il y a eu un mort. La police s’est rendue sur les lieux et la victime a été transportée à l’hôpital. Un tel récit se contente d’accumuler des faits objectifs, des faits bruts, on n’y perçoit au­cune émotion ni aucune interprétation de l’événement. Mais si, témoin, je découvre qu’un ami intime a été touché à mort au cours de l’accident, mon récit prendra un tout autre style, car l’événement prend du sens pour moi, il me rejoint profondément. En faisant mon récit, si j’ai un certain talent pour raconter le choc émotif que je viens de vivre, je prendrai un style qui permettra au lecteur de revivre en quelque sorte toute l’émotion dont j’ai été saisie. Dans un tel cas, mon récit comportera sans doute la narration de l’accident mortel de mon ami, mais aussi le sens que l’accident prend pour moi. La douleur que je ressens va s’exprimer dans mon récit et, à me lire, on revivra non seulement l’accident mais aussi tout le sens tragique que cet événement a eu pour moi. Dans un tel récit, l’accident a de l’importance mais pas indépendamment de ce que j’y ai vécu.

 

 

Quand Jean a raconté l’histoire de la mort de Jésus, il ne s’est pas contenté de raconter objectivement la mort de Jésus, mais, comme il était très impliqué dans cette histoire, il a aussi voulu faire saisir à ses auditeurs le sens que l’événement avait pris pour lui et, en conséquence, pour tous ceux qui croient en Jésus. A partir du récit de l’événement de la mise en croix de Jésus, l’auditeur est invité à saisir le sens que l’événement de la croix a pris pour Jean. C’est ce sens que Jean veut exprimer et c’est ce sens qu’il veut que l’on saisisse.

 

 

Mais l’entreprise n’est pas facile. En effet, on se serait attendu, lorsque Jean raconte la mise en croix de Jésus, qu’il nous fasse vivre toute la densité des sentiments qui l’ont ha­bité pendant cet événement. Mais le récit, tel que nous allons le lire, est d’une extrême sobriété et n’exprime aucun sentiment. On a même l’impression que Jean est plutôt froid et qu’il se contente de nous décrire les faits bruts, un peu comme quelqu’un, qui n’ayant pas connu Jésus, aurait pu le faire.

 

 

On pourrait rêver que Jean s’exprime à notre manière et qu’il dise les choses comme nous aimons les exprimer, mais il n’en est pas ainsi. Si nous voulons comprendre Jean, il nous faut entrer dans sa manière de penser et de s’exprimer. D’ailleurs, c’est bien ce que nous devons faire pour toute personne qui nous parle et qui cherche à s’exprimer: si, au point de départ, nous croyons que cette personne pense comme nous et s’exprime comme nous, nous n’arriverons jamais à saisir ce qu’elle veut nous dire: son langage sera plein de piè­ges. Jean a sa manière de s’exprimer. Quand il fait le récit de la mise en croix de Jésus, il n’est pas intéressé par les sentiments qui l’habitaient lorsqu’il était avec Marie au pied de la croix, mais ce qu’il veut nous communiquer, c’est le sens de l’événement dans l’histoire du salut. Pour Jean, la mise de Jésus en croix est un tournant important dans l’histoire du salut et c’est cela que Jean veut que nous saisissions. Mais, son récit est tel­lement dépouillé et tellement sobre qu’on a l’impression que Jean accumule des détails purement objectifs. On ne voit pas à première vue que, dans ce qu’il nous dit, se cache quelque chose de précieux pour nous. On est heureux que Jean nous fasse connaître l’événement de la croix, mais on ne saisit pas facilement que Jean nous communique en même temps un message chargé de sens pour nous.

 

 

Jean a sa manière d’écrire. Son langage est d’une certaine manière codé. Jean ne dit pas les choses, il les suggère, sa pensée est pleine d’allusions. Ses mots sont piégés. Parfois on peut rester longtemps à la surface du texte sans rien comprendre du message réel que Jean veut nous communiquer. Dans ce petit article sur la mise en croix de Jésus, nous ai­merions montrer comment à partir des mots que Jean emploie, il cache et révèle en même temps toute sa pensée, mais seulement à celui qui prend le temps de s’attarder au texte et de le goûter.

 

 

 

 

 

 

Mise en croix (19, 16b-18)

16b Il prirent donc Jésus

17 Et portant pour lui-même sa croix,

il sortit vers le lieu dit du Crâne

- ce qui se dit en hébreu Golgotha -

où ils le crucifièrent

et avec lui deux autres:

un de chaque côté et, au milieu, Jésus.

 

Le sens du mot « croix »

 

Dans ses récits, quand un mot a de l’importance, Jean aime le répéter afin que le lecteur saisisse ce sur quoi il veut insister. Pour Jean, dans les deux premières scènes qui portent sur la mise en croix de Jésus, le mot  « croix » a beaucoup d’importance. Jean utilise deux fois le mot « croix. et deux fois le verbe « crucifier ». Ces mots sont une clé bien impor­tante pour la compréhension de notre récit. Il faut bien les décoder. C’est Jésus lui-même qui va nous servir de guide.

 

 

Dans l’évangile de Jean, Jésus parle souvent de sa passion: toute sa pensée est tournée vers « l’heure » ou le moment de sa Passion qui sera une mise en croix. Mais on doit re­marquer que Jésus n’emploie jamais les mots « croix-crucifier » pour parler de sa Pas­sion. Pour Jésus, le mot « croix » n’exprime pas le véritable sens de l’événement qu’il va vivre. Jésus emploie le verbe « élever » (3,14; 8,28; 12,32). Quand Jésus interprète le sens de sa mise en croix, il la comprend comme une élévation. Le lecteur doit compren­dre le sens de la mise en croix à la lumière de la pensée de Jésus. En lisant le récit de la mise en croix, l’auditeur doit comprendre que, lorsque Jean parle de « croix-crucifier », il veut parler d’ « élévation-élever ». C’est cette lecture qui permet à l’auditeur d’avoir ac­cès au sens spirituel caché dans le texte. Pour l’Église qui lit ce récit, elle saisit que la croix devient véritablement, dans la pensée de Jean, le trône sur lequel Jésus est élevé et où il commence à régner. Le lecteur qui contemple l’événement, contrairement aux appa­rences, n’assiste pas à la fin tragique de Jésus, mais il assiste, dans la foi, à une intronisa­tion royale. Pour le lecteur de Jean, le récit de la mise en croix n’est pas le moment de faillite de la mission de Jésus: Jésus est intronisé roi. C’est à partir de cette interprétation que les autres détails du texte prennent du sens.

 

 

 

 

v. 17 - Et portant pour lui-même sa croix

 

Que peut bien signifier ce pronom? Comment Jésus peut-il porter la croix pour lui-même? Quel avantage Jésus a-t-il à porter sa croix? Ce pronom a toujours fait difficulté. Comment comprendre ce complément qu’on appelle un « complément d’avantage »? Comment peut-il y avoir profit pour Jésus à porter sa croix?

 

L’Église, qui interprète la pensée de Jean, doit être sensible à la cohérence interne de l’évangile: il fait un tout. Encore ici, c’est une parole de Jésus qui nous guidera. Lorsque Jésus annonce sa Passion pour la troisième fois, il dit: « Et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (12,32).  Dans cette annonce, on retrouve le même pronom que dans le récit de la mise en croix. En croix, Jésus attire tous les hommes à lui. D’où l’on peut comprendre que, lorsque Jésus porte sa croix, Jean puisse saisir ce geste comme une action très avantageuse pour Jésus. Cette action onéreuse de Jésus aura un fruit abondant qui rejoindra tous les hommes: « j’attirerai tous les hommes à moi ». Pour Jean, c’est l’humanité mise en relation avec le Christ qui est contemplée dans la Passion. Jean ne voit pas la mise en croix de Jésus comme un événement isolé, Jean voit déjà toute l’humanité attirée par Jésus en croix.

 

 

v. 17 - un de chaque côté et, au milieu, Jésus

 

 

Jean a tenu à mettre en évidence la position centrale de Jésus: « un de chaque côté et, au milieu, Jésus ». Jean dit explicitement que Jésus est « au milieu », il ne lui suffit pas de le suggérer à la manière des Synoptiques: « l’un à droite et l’autre à gauche » (Mt 27, 38; Mc 15, 27; Lc 23, 33). Mais il y a plus, Jean veut mettre en opposition la place occupée par les « deux autres » et celle de Jésus. On rendrait bien le texte grec si on le traduisait ainsi: « un de chaque côté, mais au milieu (meson de) Jésus ». Le lecteur doit bien saisir que Jésus occupe la position centrale: Jésus est le centre vers lequel tout converge et d’où il attire tous les hommes (Jn 12,32). Jésus occupe déjà à la croix la position qui sera la sienne lors des apparitions après la résurrection: Jésus vient et « se tint au milieu » (20, 19.26).

 

 

v. 17 - et avec lui deux autres

 

 

Dans son récit, Jean évite les mots « brigands » (Mt-Mc) et « malfaiteurs » (Lc). Il pré­fère une formule qui exprime la relation avec Jésus: « avec lui ». Cette formule revient fréquemment dans l’évangile de Jean. Elle exprime la relation de la foule (12, 17), des pharisiens (9, 40), des disciples (6, 66; 11 16) et de Pierre (18, 26) avec Jésus. C’est une formule ouverte: tous peuvent entrer en relation avec Jésus. Jésus n’exclut personne. Mais à la lumière de la troisième annonce de la passion, la formule « avec lui deux au­tres » prend un sens précis: ces deux condamnés sont dans la zone où Jésus attire à lui « tous les hommes ». Ils ne sont donc pas d’abord des « brigands » (Mt-Mc) ou des « malfaiteurs ». (Lc), ils font partie de ce « monde » que Dieu « aime » (3,16) et que le Fils de l’homme attire (12,32).

 

L’écriteau (19, 19-22)

 

 

19 Pilate rédigea aussi un écriteau et le fit placer sur la croix.

Il y était écrit: « Jésus le Nazôréen, le roi des Juifs ».

20 Cet écriteau, beaucoup de Juifs le lurent,

car le lieu où Jésus fut mis en croix était proche de la ville,

et c’était écrit en hébreu, en latin et en grec.

21 Les grands prêtres des Juifs dirent à Pilate:

« N’écris pas: « Le roi des Juifs »,

mais, « Cet homme a dit: Je suis le roi des Juifs. » »

22 Pilate répondit:

« Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. »

 

 

 

 

Dans la deuxième scène (19, 19-22), le regard de Jean se fixe sur l’écriteau. Le message de l’écriteau est le résultat de la suture de deux éléments que l’on retrouve ailleurs dans le contexte de la passion. « Jésus le Nazôréen » reprend la réponse de ceux qui sont venus arrêter Jésus (18, 5.7). Quant au titre « le roi des Juifs », on a ici la reprise de ce que Pi­late a répété de bien des manières au cours du procès: « Tu es le roi des Juifs? » (18,33); « Donc tu es roi? » (18,37); « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs? » (18,39); « Voici votre roi » (19,14). Le libellé de l’écriteau est donc la synthèse de ce qui s’est dit au moment de l’arrestation et au procès: « Jésus le Nazôréen, le roi des Juifs » (v. 19). On a là le premier écrit que nous connaissions sur Jésus. On retrouve chez tous les évangé­listes la formule « le roi des Juifs » (Mt 27, 37; Mc 15, 26; Lc 23, 38; Jn 19, 19). Ces mots sont chargés de sens pour Jean: contrairement aux apparences, à la croix, Jésus est véritablement roi, c’est là qu’il est intronisé roi.

 

 

Le message de l’écriteau proclame la royauté de Jésus sur Israël: « le roi des Juifs ». Pour Jean « le salut vient des Juifs » (4,22) et, pour lui, il importe que les Juifs aient été les premiers à lire le message de salut. C’est d’une certaine manière tout le monde juif qui prend connaissance de la proclamation concernant Jésus « car...c’était écrit en hébreu, en latin et en grec » (v. 20). Jean laisse entendre que même les Juifs, venant de la diaspora et ne sachant pas l’hébreu, ont pu lire l’écriteau et le comprendre.

 

 

Si Jean ne signale aucune réaction chez les Juifs à la lecture de l’écriteau, il insiste sur la réaction négative des grands prêtres. Ceux-ci rejettent vigoureusement les termes dans lesquels l’écriteau est rédigé: « N’écris pas: « le roi des Juifs », mais: « cet homme a dit: Je suis le roi des Juifs » » (19,21). Pour Jean, le rôle joué par les grands prêtres et spécia­lement par Caïphe (11, 49-50) a pesé lourdement dans la décision de mettre Jésus à mort. Quant à Pilate, il s’en tient fermement à la formule écrite et qui rappelle la formule qu’il a utilisée au cours du procès: « Voici votre roi » (19, 14). Le thème de la royauté de Jésus qui a été présent dans la bouche de Pilate au cours du procès, acquiert à la croix sa for­mulation écrite et définitive. Cette formule ne changera pas: c’est écrit pour toujours.

 

 

Jean , dans son récit, reste fidèle à l’événement qu’il raconte: Jésus est mort en croix à la manière d’un brigand. Mais discrètement, Jean glisse dans son récit le sens que cet évé­nement prend à la lumière de la foi. Jésus en croix, c’est le grand événement de salut. La croix n’est pas la fin de la vie de Jésus. C’est le moment de l’intronisation royale de Jé­sus, c’est là qu’il est élevé, c’est là qu’il commence à régner et c’est de là qu’il attire toute l’humanité à lui. Jésus est le centre de tout et, si apparemment l’événement de la croix semble un échec, dans une vision de foi, cet événement tourne à l’avantage de tous. Dans la zone de la croix, dans ce lieu où Jésus attire, toute personne reprend vie, on ne doit plus parler de brigands, mais de ceux qui sont « avec lui ». Si, historiquement, ce roi a été vigoureusement rejeté par les grands prêtres, dans la réalité, c’est la parole du païen Pilate qui demeure éternellement vraie: ce qui a été écrit est écrit pour toujours. La royauté de Jésus ne passera pas et elle attirera toujours des disciples.

 

 

André Charbonneau, S.J.