Le Radicalisme de la Vie Religieuse

 

            Depuis qu'Antoine l'Ermite quitta son village pour mener une vie solitaire, et peut-être même avant, le christianisme a reconnu l'existence de la «vie religieuse».  La théologie catho­lique reconnaît en plus que ce phénomène est une manière valable et efficace de mener la vie chrétienne -- le grand nombre de religieux qui sont reconnus comme saints en est témoin -- mais elle cherche toujours à définir son identité.  Même les docu­ments conci­liaires de Vatican II et l'Exhortation apostolique post-synodale Vita consecrata de Jean-Paul II[1] nous laisse avec des questions.  Les pères au Concile rejetèrent le schéma origi­nel du document sur la rénovation et l'adaptation de la vie religieuse, Perfectae caritatis, avec son titre originel, De vita perfectio­nis (De la vie de perfection) parce que ce titre impliquait un élitisme de la vie religieuse par rapport aux autres formes de vie chrétien­ne.  Dans la Constitution dogmatique de l'église, Lumen gentium, le Concile reconnut la vocation univer­selle à la sainteté dans l'église.[2]  Le Saint Père écrit aussi que la lu­mière du Christ «éclaire ses fils [de l'église], tous également appelés à suivre le Christ en fondant sur Lui le sens ultime de leur vie, au point de pouvoir dire avec l'Apôtre: 'Pour moi, vivre, c'est le Christ!'» (Ph 1,21).[3]  Le Concile reconnut que par le bap­tême tout chrétien participe au triple office du Christ, prêtre, prophète, et roi, chaque personne selon sa vocation personnelle.  La forme de cette parti­cipation du triple office diffère selon la vocation de chacun, mais est-il question de différence d'intensité aussi?  Est-ce qu'il y a des chrétiens qui vivent l'évangile de manière plus radicale que d'autres chré­tiens?

 

La vie religieuse et les sacrements d'initiation

 

            Il y a plusieurs théologiens qui prétendent que la vie religieuse est une radicalisation de la vie chrétienne effectuée par la profession des conseils évangéli­ques.  Selon cette théo­rie, Dieu donne aux religieux le charisme d'être des signes pour les autres chrétiens: prophètes qui rappellent à l'église de vivre l'évangi­le; signes eschatologiques de la vie à venir au moment de l'ac­complis­sement du Royaume de Dieu; symboles de l'église à elle-même qui lui rappellent son identité et mission authenti­que.  De cette manière le Concile, tout en reconnaissant que par le baptême on est mort au péché et consacré à Dieu, affirma que cependant le religieux

            cherche à recueillir des fruits plus abondants de la grâce baptismale et, par la profession des conseils évangéliques dans l'Église, il entend se libérer des entraves qui pourraient diminuer chez lui la ferveur de la charité autant que la perfec­tion du culte divin, et il se consacre plus intimement au service de Dieu.  Au reste, la consécration sera d'au­tant plus parfaite que des liens plus solides et plus stables signifieront davantage l'union indissoluble du Christ avec l'Église, son Epouse.[4]

 

            Le Concile se sert du comparatif à plusieurs reprises: «des fruits plus abondants ... il se consacre plus intimement ... plus parfaite, plus solide, plus stables....»  «Plus» que quoi?  Si les religieux sont comparés aux non-religieux (les laïques et le clergé séculier), le document dirait que la vie religieuse est une forme de vie supérieure aux autres et, par conséquent, il n'apprécierait pas suffisamment la dignité de la vie chrétienne conférée par le baptême.  Cette dignité est profonde et radicale.  Dans la Lettre aux Romains 6,1-11, Saint Paul souligne le caractère radical du baptême, disant que par le baptême on est mort avec lui pour que l'on ressuscite avec lui.[5]  Il n'est pas possible d'être ou de devenir plus radical que la vie décrite par Saint Paul, la vie évangélique.  Les rites des sacrements d'initiation démontrent eux aussi le radicalisme du projet que le néophyte entreprend.  L'eau du baptême symbolise la mort par la noyade à la vie ancienne de péché et une renais­sance à une vie nouvelle lavée des péchés.  La prière de la liturgie du baptême souligne le radicalisme de l'engage­ment et du projet que l'on entreprend:  «Seigneur Dieu, dans le baptême nous mourons avec le Christ afin de ressusciter avec lui.  Fortifie nous par ton Esprit afin que nous marchions dans la vie nouvelle en tant que tes fils adoptifs».  L'onction du baptême et de la confirmation symbolise la consécration du néophyte au Christ qui est prêtre, prophète et roi, et ces sacrements célèbrent le don de l'Esprit Saint qui, comme dit la prière de la confirma­tion, rend le néophyte plus semblable au Christ afin qu'il témoigne de sa souffrance, de sa mort et de sa résurrection et qu'il soit un membre actif de l'église qui construit le Corps du Christ.  Ainsi, comme le dit le prophète Ezéchiel (36,24-28), le Seigneur nous confère un nouvel esprit et un nouveau coeur.  L'eucharistie incorpore davantage le néophyte dans le corps du Christ où se rassemblent tous les chrétiens, comme nous le signale Saint Paul dans 1 Corin­thiens 10,16-17.  L'expérience de la Transfiguration (Matthieu 17,1-9) exprime bien l'expérience de ceux qui se consacrent au Christ par les sacrements d'initiation lors de leur entrée en relation toujours plus intime avec le Seigneur.  De plus, il faut éviter la comparaison d'une forme de vie chrétienne idéalisée avec une autre forme de vie vue de manière réaliste.  Il y a tendance à décrire la vie religieuse à partir de son idéal, comme on le lit dans les textes des Règles et des Constitu­tions sans se référer assez à l'expérience vécue par les religieux et religieu­ses, tandis qu'il y a tendance à décrire la vie laïque à partir des expériences de ceux qui la mènent.  De cette façon la vie reli­gieuse paraît supérieure!  Il ne manque pas de formes différen­tes de vie chrétienne, mais par­ler d'une supério­rité objective d'une forme par rapport à une autre n'a aucun sens; elles sont toutes enracinées dans la vie chrétienne.  Les formes de vies chrétiennes différen­tes sont toutes radicales et, donc, elles sont objective­ment égales.  La proposition que la vie religieuse a une supériorité objective sur d'autres formes de vie chrétienne parce qu'elle imite de plus près la vie menée par Jésus au cours de sa vie terrestre demande un gros d'effort d'imagination.  Considérant uniquement sa forme de vie extérieure, la vie d'un laïc engagé qui proclame sa foi en actes ainsi qu'en paroles ressemble plus à la vie de Jésus qu'un moine cloîtré.  Mais, bien sûr, l'imitation de la vie du Christ ne se définit pas par la forme de vie extérieure; elle est plutôt une imitation de, ou, mieux, une insertion dans sa sainteté.  Dieu offre à tous ses enfants les structures et les moyens nécessaires afin d'aboutir à la plénitude de la vie dont il désire nous combler.  L'Evangile offre des conseils à tout chrétien pour que tout chrétien tâche de le vivre en tout son radicalisme.  Le Christ invite tout chrétien à partager son expérience de personne chaste, pauvre et obéissante.  Il désire que tout chrétien soit configuré à lui, que tout chrétien vive l'évangile de manière radicale. 

 

L'identité de la vie religieuse

 

            Néanmoins, le Concile eut raison d'employer des adjectifs compara­tifs si on les comprend au niveau subjectif.  Chaque personne est appelé individuellement à mener la vie chrétienne, à vivre sa vie baptismale, selon ses propres charismes et sa propre personnalité.  Saint Ignace le reconnaît dans les Exercices spirituels où l'exercitant est d'abord appelé à se convertir et à se consacrer au Christ, c'est la vie baptismale générale (la première semaine, l'appel du Roi, et la première partie de la deuxième semaine, jusqu'à l'élection), et puis il est appelé à choisir une forme de vie par la­quelle il suivra le Christ, c'est la vie baptismale particu­lière à chacun (l'élection et ce qui suit dans les Exerci­ces).  C'est en ce sens, qu'une forme de vie chrétienne sera subjective­ment supé­rieure pour l'individu que d'autres formes de vie chré­tienne.  En cette vie, cet individu pourra «recueillir des fruits plus abondants de la grâce baptismale» ... plus que dans une autre forme de vie; il pourra «se libérer des entraves qui pourraient diminuer chez lui la ferveur de la charité autant que la perfec­tion du culte divin» ... plus que dans une autre forme de vie; il pourra «se consacre(r) plus intimement au service de Dieu» ... que dans une autre forme de vie, etc.  Les formes diverses de vie chrétienne ne sont pas toutes également convenables à tout le monde.  Dieu appelle chacun à la forme de vie qui lui convient le plus afin de vivre l'évangile aussi pleinement que possible.  Tout le monde a une vocation à vivre l'évangile dans sa plénitude, bien que, puisque nous sommes tous pécheurs, il n'y a personne qui réussisse à le faire!  Il n'y a pas de degrés différents de vocation à la sainteté; il n'y a que formes de vie différentes par lesquelles on reçoit la grâce de Dieu et on tâche de répondre à son invitation à la sainteté.  Quelques-uns, alors, ont une vocation au mariage: dans la vie conjugale ils reçoivent grâce et ils tâche de vivre l'évangile.  Ils collaborent avec Dieu dans l'établissement du Règne.  Ainsi, pour eux, la vie du mariage a une supériorité subjective parce qu'elle facilite leur vie de chrétien plus que d'autres formes de vie.  C'est leur vocation!  D'autres personnes ont une vocation à la vie religieuse qui, pour eux, a une supériorité subjective. 

            Quelle est, alors, l'identité de la vie religieuse?  Elle est un ensem­ble de formes de vie qui surgit sous l'action de l'Esprit Saint, comme, d'ailleurs, toute forme de vie chrétienne.  Chaque communauté religieuse est une forme de vie chrétienne qui offre des moyens, valables pour ceux qui y sont appelés, pour mener la vie consacrée du baptisé.  Les fondateurs et les fondatrices de chaque communauté avaient des intuitions, inspirées par l'Esprit Saint, des manières concrètes et différentes de vivre l'évangile.  Chaque communauté aide ceux qui y sont appelés à vivre l'évangile dans tout son radicalisme, à suivre le Christ de plus près, à atteindre la vie de perfection, qui est la vie d'amour universel, à être des prophètes qui rappellent à l'église de vivre l'évangi­le; des signes eschatologiques de la vie à venir au moment de l'ac­complis­sement du Royaume de Dieu; des symboles de l'église à elle-même qui lui rappel­lent son identité et sa mission authenti­que.  Le religieux le fera avec intensi­té et radicalisme dans la mesure où il prend au sérieux sa consécration baptismale et son engagement dans sa congréga­tion.  Mais il n'est pas seul à accomplir tout cela.  Il est comparable, bien que de manière différente, à ­tout autre chrétien qui prend au sérieux sa consécra­tion baptismale ainsi que son engage­ment dans sa manière de concrétiser sa suite du Christ.  Cette constatation peut être bien libératrice pour les religieux lorsqu'ils se rendent compte que Dieu ne les appelle pas à une forme de vie plus exigeante qu'une autre.

 

Donald C. Maldari, S.J.

Centre Pedro-Arrupe

C.P. 1710

HT6110 Port-au-Prince

Haïti (G.A.)

Téléphone et télécopieur [509] 245-2360

 



    [1] datée le 25 mars 1996.

    [2] Cf. surtout chapitre V.

    [3] Vita consecrata 15.

    [4] Lumen gentium 44.  Cf. Vita consecrata 18: «Les conseils évangéliques, par lesquels le Christ invite certains à partager son expérience d'homme chaste, pauvre et obéissant, demandent et manifestent chez celui qui les accepte le désir explicite d'être totalement configuré à lui.  Vivant 'dans l'obéissance, sans rien de personnel et dans la chasteté', les consacrés professent que Jésus est le Modèle dans lequel toute vertu atteint la perfec­tion.  Sa forme de vie chaste, pauvre et obéissante apparaît, en effet, comme le mode le plus radical de vivre l'Evangile sur cette terre, un mode pour ainsi dire divin, parce qu'il a été embrassé par lui, l'Homme-Dieu, afin d'exprimer sa relation de Fils unique avec le Père et avec l'Esprit Saint.  Tel est le motif pour lequel, dans la tradition chrétienne, on a toujours parlé de l'excellence objective de la vie consacrée.» [Haec causa est cur in christiana traditione semper factus sit sermo de concreta vitae consecratae praestantia.]  Cf. aussi ibid. 32: «Dans l'Église, en ce qui concerne sa mission de manifester la sainte­té, il faut reconnaître que la vie consacrée se situe objective­ment à un niveau d'excellence, car elle reflète la manière même dont le Christ a vécu.» [Quod vero ad Ecclesiae sanctitatis patefactionem pertinet, obiectiva assignanda est vitae consecratae praestantia, qua ipse vivendi modus Iesu Christi uti imagine refertur.]

    [5] Cf. aussi Tite 3,4-7.