Rencontrer le Christ

 

Tous ceux  qui ont vécu cette expérience, dans l’éclair d’une rencontre, ou à la suite d’un cheminement étalé sur des mois et des années, n’ont qu’un mot pour la décrire; il s’agit d’un changement radical, comme une fission de tout l’être, soudainement envahi par une présence qui dynamise et oriente à neuf toute l’existence. Hier, comme aujourd’hui, c’est le même choc.

 

Les rencontres au temps de Jésus

 

Le Christ, un jour, se promène sur les bords du lac de Galilée. Voici un groupe de pêcheurs  : des hommes de métier. Pierre et André jettent leurs filets à la mer, tandis que Jacques et Jean réparent les leurs. Jésus les regarde et les appelle: « Venez à ma suite, je vous ferai pêcheurs d’hommes » (Mc 1, 17; Mt 4, 20; Lc 5, 1-3. 10-11). Laissant tout, barques et filets, ils le suivirent. Voici des hommes marqués pour toujours. Ils renoncent à leur vie paisible pour s’engager dans la plus incroyable aventure de tous les temps. Le Christ a traversé leur vie.

 

Voici Nicodème : un membre du Sanhédrin. De nuit, il vient trouver Jésus, en cachette (Jn 3, 1-21). Nicodème a le coeur inquiet et l’âme insatisfaite. Il cherche la vérité. La rencontre avec le Maître se prolongea durant des heures. Les révélations que lui fit Jésus sur la nécessité d’une nouvelle naissance pour entrer dans le Royaume, sur l’Esprit qui souffle où il veut, sur le Fils de l’Homme venu sauver par amour, sur la vérité qui libère, étaient bouleversan­tes. Au fond de son être, Nicodème se sentait remué, chaviré. Le Christ venait de lui ouvrir les secrets du Royaume, de lui dévoiler le vrai sens de la vie. Plus tard, Nicodème se trouvera aux côtés du Crucifié et demandera à Pilate l’autorisation de l’ensevelir.

 

Voici la Samaritaine  (Jn 4, 1-42). Par une chaude journée, brûlée par le soleil du midi, Jésus traverse la Samarie. « Fatigué par le chemin, il s’asseoit tout simplement au bord d’un puits » (Jn 4, 6). Une femme s’approche du puits « pour y puiser de l’eau ». Or voici que Jésus prend l’initiative de lui demander à boire. La femme s’étonne de pareille demande faite à une Samaritaine. « Si tu connaissais le don de Dieu, répond Jésus..., c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive » (Jn 4, 10). Le Christ lit dans l’âme de cette femme comme dans un livre ouvert. Il lui dévoile la frivolité de sa vie, sa mauvaise conduite et lui déclare que lui seul est capable d’apaiser la soif qui la dévore: « Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai, n’aura plus jamais soif; l’eau que je lui donnerai deviendra une source de vie jaillissante en vie éternelle (Jn 4, 14). Bouleversée, la femme court vers la ville pour annoncer à tous qu’elle vient de rencontrer le Messie: « Je le suis, moi qui te parle » (Jn 4, 26). Jésus a traversé sa vie et l’a changée.

 

Voici Zachée, un collecteur d’impôts, habitant de Jéricho (Lc 19, 1-10). Il  a profité de l’occupation romaine pour s’enrichir honteusement, en exploitant ses compatriotes. Il apprend que le Christ va passer par la ville, et il sent le besoin, au fond de sa conscience, de mettre un peu d’ordre dans sa vie dou­teuse. Mais il est « de petite taille » (Lc 19, 3) et puis, comment se compromettre devant tout le monde. Il se cache dans les branches d’un sycomore pour voir « passer » le Christ. Mais celui-ci l’aperçoit et lit au fond de son coeur. Il lui crie au passage: « Zachée, descends vite; il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison » (Lc 19, 5). Bouleversé, Zachée fait devant tous cette déclaration stupéfiante: je change de vie, « je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et je rends le quadruple à quiconque j’ai fait tort » (Lc 19, 8). Jésus conclut: « Aujourd’hui, le salut est entré dans cette maison ».

 

Voici Paul de Tarse, parti pour Damas, où il va persécuter les chrétiens (Act 9, 3-7). En chemin, tout à coup, une lumière éblouisssante l’aveugle. Il tombe par terre, renversé par une force irrésistible: « Saoul, Saoul, pourquoi me persécutes-tu? » Paul est « saisi », empoigné par le Christ Jésus (Ph 3, 13) et ra­dicalement transformé par lui. Il devient l’Apôtre, fou du Christ, brûlant sa vie pour le faire connaître. « La vie, pour moi, c’est le Christ » (Ph 1, 21). « À cause du Christ, j’ai tout perdu, et je considère tout cela comme ordures afin de gagner le Christ » (Ph 3, 8-9). Sa mission est d’annoncer « l’insondable ri­chesse du Christ » (Eph 3, 8).

 

Les rencontres de tous les temps

 

Telle est la puissance de l’amour du Christ. Les transformations que produit sa rencontre, il ne cesse de les opérer à travers les siècles.

 

Voici Pascal. Il a rencontré le Christ au sein d’une expérience spirituelle bouleversante (dans la nuit du 23 septembre 1654) qu’il a consignée dans un texte classique: le Mémorial. Ce texte évoque l’expérience décisive de cette nuit qui a été celle de la rencontre vivante, personnelle, foudroyante du Christ qui l’interpelle au plus intime de son être et se dévoile à lui comme feu et lumière. Il se sent saisi, prévenu par le Christ, dans une expérience caractérisée par l’intensité et la soudaineté, sans précédent avec son état antérieur. Le Christ cherchait Pascal  encore plus que celui-ci ne le cherchait. « Feu...Dieu de Jésus Christ...C’est la vie éternelle qu’ils [les hommes] te reconnaissent, seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus Christ...Jésus Christ, il ne se conserve que par les voies enseignées dans l’Évangile. Renonciation totale et douce ». L’impact de cette rencontre avec le Christ a été tel qu’il a transformé tout le reste de l’existence de Pascal.

 

Voici Charles de Foucauld, un jeune officier mondain; une tête légère qui mène joyeuse vie et qui a du mal à supporter la discipline militaire. À cause d’une liaison qu’on lui reproche, il perd son poste. Plus tard il est affecté à une unité du Sud-Oranais où une insurrection a éclaté. Puis, déguisé en rabbin, il décide d’explorer le Maroc alors interdit aux étrangers. Ses études géographiques et linguistiques lui valent une grande réputation. Mais, dans les vastes so­litudes du désert, il a entendu l’appel du silence, un appel lancinant qui ne lui laissera plus aucun repos. Dans l’intime de son coeur, Charles a rencontré le Christ. Sa vie en est bouleversée. Il se convertit. Sa vocation est de suivre le Christ de Nazareth, dans sa vie cachée. Il ne veut plus vivre en première classe, quand le Christ a choisi la dernière place, avec les petits. Durant trois ans, il se met au service des Clarisses de Nazareth, y assumant les travaux les plus humbles. Puis il part vivre au désert, avec les Touaregs, pour y maintenir la présence du Christ eucharistique. Il est assassiné en 1916, à la porte de son ermitage, mêlant son sang aux sables du désert, victime de sa charité pour ses frères.

 

Voici Paul Claudel. À dix-huit ans, écrit-il, il « était, à l’égard du catholicisme, dans une ignorance de sauvage ». Le 25 décembre 1886, il se rend à No­tre-Dame-de-Paris, non par dévotion, mais pour y chercher des émotions esthétiques. On était en train de chanter ce qu’il apprit plus tard être le Magnifi­cat. « Et c’est alors, dit-il, que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant, je crus. Je crus d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulè­vement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute que , depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée n’ont pu ébranler ma foi, ni à vrai dire la toucher ». Le soir de cette fameuse journée, Claudel fit la décou­verte du Christ. Il ne le connaissait jusque-là que par Renan. « Sur la foi de cet imposteur, dit-il, j’ignorais qu’il se fût dit jamais le Fils de Dieu ». Il ouvrit l’Évangile. « Chaque mot, chaque ligne démentait avec une simplicité majestueuse les impudentes affirmations de l’apostat et me dessillait les yeux. C’est vrai. Je l’avouais avec le centurion, oui, Jésus était le Fils de Dieu. C’est à moi, Paul, entre tous qu’il s’adressait et me promettait son amour. Mais, en même temps, si je ne le suivais pas, il ne me laissait d’autre alternative que la damnation. Ah! je n’avais pas besoin qu’on m’expliquât ce qu’était l’enfer: j’y avais fait ma maison. Ces quelques heures avaient suffi pour me montrer que l’enfer est partout où n’est pas Jésus Christ. Et que m’importait le reste du monde auprès de cet être nouveau et prodigieux qui venait de m’être révélé? »

 

Moi aussi, le dernier de tous, j’ai rencontré le Christ, non pas dans une expérience foudroyante, comme celle du chemin de Damas, mais dans la suavité d’un cheminement lent avec une présence aimante, enveloppante, chaque jour de plus en plus ressentie. Une présence qui entre dans la vie, on ne sait quand ni comment, et qui se fraie un chemin jusqu’au plus profond de l’être, là où se nouent la grâce et la liberté. D’autres attraits s’exercent aussi, sédui­sants, puissants. Car le Christ ne violente pas, mais sa Présence agit comme un appel, un attrait. Cet appel est soutenu par d’autres présences qui visibili­sent la sienne: celle de ma mère surtout, celle aussi de mes professeurs de collège, témoins du Christ qui avait illuminé et transformé leur vie, et qui puisaient en lui le dynamisme de leur apostolat gratuit. En eux, et par eux, le Christ prenait chair pour moi. On ne résiste pas à pareille attraction. Peu à peu, une cer­titude a surgi en moi: je serai-avec-le-Christ, ou je ne serai pas. Seule sa Personne pourra combler ma vie et devenir plénitude de mon être. « Tu m’as sé­duit, disait Jérémie, et je me suis laissé séduire...Tu as été le plus fort » (Jér 20, 7). Cette centralité du Christ en moi, est au coeur de ma vocation de jésuite. Par la suite, les Exercices spirituels  de saint Ignace ont approfondi cette présence du Christ dans ma vie. À force de le contempler, je ne pouvais plus détacher mes yeux de lui. Face à l’Église, je me suis souvent posé des questions. Mais face au Christ et au don que je lui ai fait de moi-même, je n’ai jamais eu le moindre doute. J’ai toujours conçu ma vocation de jésuite comme une-vie-avec-le-Christ, compagnon de route qui m’a dessillé les yeux et ouvert le coeur à jamais.

 

Avez-vous rencontré le Christ?

 

Ainsi, des hommes et des femmes, un jour, ont rencontré le Christ sur leur route. Il a traversé leur vie. Il l’a illuminée et transformée. Ils ont été conquis et emportés par lui à des altitudes inouïes. Ils sont devenus des torches vivantes d’amour pour avoir rencontré le regard de l’Amour infini se poser sur eux. Ce que les maîtres des empires n’ont pu obtenir par l’éclat de leur puissance, le Christ l’a obtenu, lui, par la seule force de son amour. Ce qu’il demande et ce qu’il obtient, personne ne l’a jamais obtenu. Des milliers et des milliers de saints et de martyrs lui ont tout sacrifié: argent, pouvoir, amour humain. Et cet amour ne cesse de grandir et d’envahir l’humanité à travers les siècles.

 

Avez-vous rencontré le Christ? Est-il passé dans votre vie comme un souffle d’amour accouru du large? Le Christ est-il pour vous une présence vivante, proche, passionnément aimée, dans une réciprocité d’amour? Avez-vous, comme saint Paul été saisis, empoignés par le Christ, au point que vos réactions les plus spontanées, vos moindres décisions, vos pensées, vos désirs, vos jugements s’inspirent de lui, comme l’amant qui n’a de vie que pour l’être aimé? Êtes-vous des « connaisseurs » du Christ au point de pouvoir crier à tous ceux qui vous rencontrent: j’ai vu le Seigneur? « Ce n’est pas moi qui vis, mais Jésus Christ qui vit en moi » (Gal 2, 20).

 

Cette rencontre est essentielle, car le christianisme n’est pas d’abord une séquence de dogmes ou de normes de conduite et d’interdits, mais une Personne à laquelle on se donne à la vie à la mort, sur parole: la Parole éternelle de Dieu, la Parole faite chair, donnée, livrée pour chacun de nous jusqu’au silence de la croix, qui est encore plus puissant que toute parole.

 

Sans la Personne du Christ, le christianisme n’est rien: une gnose, une idéologie tout au plus. La folie d’amour des saints et des martyrs n’a de sens que dans leur attachement au Christ. Là est le coeur et le sens de leur vie. Ce qu’il faut penser, c’est le Christ; ce qu’il faut faire, c’est lui; ce qu’il faut croire, c’est lui. Vivre, c’est vivre de sa vie. Il est tout, il résume tout.

 

Seul cet amour, poussé jusqu’au paroxysme, explique le zèle incandescent des grands apôtres, comme saint Paul, Ignace d’Antioche, François d’Assise, Ignace de Loyola, François Xavier, Jean de Brébeuf, mère Teresa.

 

Ce qui manque à beaucoup de nos contemporains, c’est d’avoir rencontré Jésus. Ils ne le connaissent pas, parce qu’ils ne l’ont jamais contemplé, longue­ment, amoureusement, pour ne perdre aucun de ses traits.

 

Il y avait, au pays de Galles, nous dit une légende, un petit village situé au creux des montagnes et, dans ce village, une montagne de pierre dont les saillies formaient les traits d’un gigantesque visage de pierre. Un enfant s’était épris d’admiration pour le grand visage de la montagne. Tous les jours, il passait des heures à le contempler, et ainsi durant des années. Oh! merveille! petit à petit, les traits de l’enfant se transformèrent au point de reproduire le grand visage de la montagne.

 

Qu’ont fait les apôtres? Ils ont contemplé le Christ au point de lui ressembler. Ils n’ont suivi ni cours, ni  passé d’examens. Appelés par le Christ, ils l’ont suivi: ils ont vécu avec lui dans une proximité de tous les instants. Ils ont marché avec lui sur les routes de la Galilée, ils ont partagé ses repas. Ils regardent Jésus, l’écoutent parler, le voient agir et prier, l’interrogent quand ils ne comprennent pas. Saint Jean a bien résumé cette vie d’intimité avec Jésus: « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nous avons touché du Verbe de vie,...nous vous l’annonçons, afin que, vous aussi, vous soyez en communion avec nous, et notre communion est communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ » (1 Jn 1, 1-3).

 

Parce qu’ils ont vécu dans son intimité, les apôtres ont du Christ une expérience vivante, directe, de sa personne, de son enseignement et de ses oeuvres. Les autres peuvent prêcher; eux seuls peuvent témoigner, car seuls ils ont été initiés au mystère de sa personne: moment unique dans l’histoire du salut, fraî­cheur du premier matin sur la création nouvelle. Si nous accédons au mystère du Christ, c’est par la déposition de ces témoins consignée dans nos Évangi­les.

 

Par les Évangiles, nous pouvons contempler le Christ, écouter sa parole, scruter ses attitudes, adopter son comportement. Comme Marie, nous pouvons conserver sa parole en nos coeurs et la méditer, car on ne saurait en absorber toute la Plénitude dans une seule lecture. Il faut y revenir sans cesse pour en arriver, comme saint Paul, jusqu’au « balbutiement » devant les insondables richesses du mystère du Christ.

 

On ne peut témoigner du Christ que si on le connaît d’une connaissance aimante et savoureuse. Mais que faisons-nous pour le connaître? Lisons-nous seu­lement les Évangiles, ces livrets pourtant si courts? En faisons-nous une lecture assidue et méditée? On ne saurait témoigner du Christ sans vivre dans son intimité et son amour. Or il n’y a d’autre voie pour « rencontrer le Christ » que celle de la contemplation pour lui ressembler et en reproduire les traits. Alors seulement nous pourrons parler de lui, gauchement peut-être, mais avec cet accent d’amour qui ne trompe pas et qui pourra rejoindre ceux que nous cô­toyons.

 

René Latourelle, S.J.

Montréal, Canada