La
théologie morale
après
Vatican II a
par Calin
Saplacan
Roumanie 1
Vatican II nous ouvre
les portes. Dorénavant on parlera d’une «morale à l’aide de l’homme» et
d’une «morale plus proche de l’Évangile». «Tirées des trésor de la doctrine de l’Église, les propositions que ce saint Synode vient de
formuler ont pour but d’aider tous les hommes de notre temps, qu’ils
croient en Dieu, ou qu’ils ne le reconnaissent pas explicitement, à percevoir
avec une plus grande clarté la plénitude de leur vocation, à rendre le monde
plus conforme à l’éminente dignité de l’homme, à chercher une fraternité
universelle, appuyée sur des fondements plus profonds et sous l’impulsion de
l’amour, à répondre généreusement et d’un commun effort aux appels les plus
pressants de notre époque». 2 Et
par ailleurs il est affirmé «qu’aucune loi humaine ne peut assurer la dignité
personnelle et la liberté de l’homme comme le fait l’Évangile,
confié à l’Église». Cette nouvelle perspective
constitue les prémices d’une éthique de la responsabilité qui trouve ses
racines dans l’Évangile.
Une morale à l’aide de
l’homme
L’aggiornamento opéré
par le Concile Vatican II rappelle une fois de plus que l’Église
est au service de l’homme pour l’aider à accomplir son destin, qu’il soit
individuel ou communautaire. Il est évident que cette finalité trouve écho dans
la morale chrétienne, étant donné les liens de cette dernière avec la
confession de la foi en Jésus-Christ. Mais quel est ce service « à l’aide de
l’homme » dont il est question? Son essence consiste dans la libération de
l’homme face aux pièges qui empêchent et briment son développement et son
accomplissement. L’homme ne se trouve-t-il pas toujours devant un avenir incertain? Être en devenir,
l’homme a la vocation de développer toutes les dimensions de la personne
humaine: physiques et culturelles, morales et spirituelles, et cela par des
actes libres et responsables. Présenter la vie chrétienne comme un système de
contraintes, comme un fardeau ou un ensemble de défenses ou de choses à ne pas
faire est véritablement une incompréhension de la réalité authentique de la vie
qui est amour, joie et liberté. Cet aggiornamento opéré par le Concile Vatican
II a ouvert la voie d’une éthique de la responsabilité qui accompagne la
liberté de l’homme.
Jean Ladrière
lie le domaine de pertinence de l’idée de responsabilité à celui de l’action.
Et cela d’une double manière: une action par rapport à autrui (reconnue dans la
visibilité et dans les conséquences qu’elle provoque aux yeux des autres); et
un «pour-soi» de l’action (ce lieu invisible qui est au cœur de l’homme, où origine l’action).3 Je me limiterai à ce «pour-soi» de l’action.
L’homme par excellence
est inachevé, inaccompli et ce qui le caractérise est le manque. Ce manque est
situé entre ce que nous sommes devenus et ce que nous sommes appelés à devenir.
Il ouvre donc la voie d’une inscription de l’existence dans un devenir.
«Autrement dit, il est la condition formelle qui fait du devenir de l’existence
une destinée.» 4 De nature
événementielle, l’être éthique est médiatisé par l’action. Comme advenant, il
est suspendu à ce devenir, qui détermine sa responsabilité. Nous voulons
souligner le qualitatif éthique de l’action, comme constitutif de l’humain et
de son existence.
Ce pour-soi de l’action
est en fait une auto-imputation, - comme elle est définie par Jean Ladrière - et de ce point de vue, la responsabilité est de
l’ordre du sentiment, un mélange de vertige et d’angoisse. 5 Vertige, par rapport à la liberté que j’ai pour
me construire, pour assumer mes décisions que personne ne peut prendre à ma
place. Angoisse, par rapport aux effets que mes actions pourraient produire,
une peur par rapport à ce qu’elles pourraient produire sans que je puisse les
prévenir ou prévoir. «Il y a quelque chose d’effrayant dans le concept de
responsabilité», nous dit l’auteur, car elle est en même temps le lieu de la
souffrance et celui de la joie de l’affirmation d’une existence.
Cette auto-imputabilité
peut constituer une surcharge éthique - démesurée - de la responsabilité
humaine, susceptible de produire de terribles illusions ou résignations. Cette
surcharge est dangereuse, car elle mène souvent à deux dérives extrêmes: le
perfectionnisme et la culpabilité. Une forte concentration de la responsabilité
sur l’homme qui construit son avenir peut offrir à celui-ci l’illusion d’un
quasi-dieu, sans tenir compte de sa finitude. C’est la dérive perfectionniste.
L’autre dérive, la culpabilité, est liée à l’écrasement due
à la charge de cette responsabilité. Comparable à Atlas, l’homme porte sur ses
épaules le poids de son avenir, dans le contexte de l’irréversibilité du temps.
Mais quelles sont les
caractéristiques du sentiment de culpabilité? Xavier Thévenot 6 nous présente le surmoi comme une instance de
surveillance - constituée par les interdits sociaux, culturels, parentaux, etc.
- qui fonctionne comme un tribunal prêt à condamner, et en même temps comme une
réalité qui propose un idéal. La culpabilité, c’est la peur de ce surmoi, nous
dit l’auteur, et elle se manifeste comme «une réalité interne au psychisme qui
donne à la conscience l’impression d’être accablée par un poids, de sentir la
morsure du remords et d’être comme devant un tribunal intérieur prêt à juger et
à attribuer une punition».7
En conséquence, le sentiment de culpabilité est l’expression d’un
conflit intérieur, d’un bouleversement, qui produit un déséquilibre, un
désordre entre les dimensions somatique, psychique et spirituelle.8 Ce bouleversement pose des questions graves, car
il induit une faille, une division avec soi-même et même parfois à une
paralysie de la vie des hommes, manifestée dans l’humiliation, dans le mépris
de soi.
Devant ces dérives, nous
faisons appel au texte de Luc, marquant ainsi la deuxième perspective offerte
par Vatican II.
Une morale plus proche
de l’Évangile
Une étude exemplaire
concernant la culpabilité et le perfectionnisme nous est fournie par Lytta Basset 9, qui fait une ré-interprétation
du texte de la guérison d’un paralytique en Lc 5, 17-26. L’auteur donne une
interprétation symbolique, en opérant une analogie entre la descente à «
travers les tuiles », à travers quelque chose de dur et de résistant, avec la
descente en soi-même, pour une confrontation avec sa paralysie. Elle fait
l’hypothèse d’une guérison psychosomatique, car dans le psychique, le physique
et le spirituel, le divin et la réalité humaine corporelle se rencontrent.
Dans le texte de Luc, le
paralytique se meut dans un univers marqué par la culpabilité et le
perfectionnisme. La caractéristique de cet univers est l’immobilité physique,
psychique et spirituelle. Apparemment le paralytique n’a pas la conscience de
cet univers qui lui barre tout horizon d’espérance et de libération. Prisonnier
de sa propre paralysie, il coupe les liens avec soi-même, avec les autres et
avec Dieu. En réduisant sa vie à sa propre paralysie - qui peut devenir une fin
en soi - il risque de trouver un plaisir inconscient malsain dans le fait
d’être au centre de l’attention. Renoncer à une vie dominée par la culpabilité
et le perfectionnisme induit un sentiment de suspension dans le vide, comme
s’il n’y avait rien pour remplacer l’auto-accusation devenue constitutive de
son identité. Si je suis coupable, si je ne suis plus occupé en permanence pour
que tout soi en ordre, me justifier ou justifier mon existence, alors je risque
de n’être plus rien.
«Aussi ce n’est pas la
culpabilité - obstacle à une vie autonome - qui constitue le péché au sens
biblique, mais le refus d’admettre son perfectionnisme pour aller plus loin;
c’est le refus de passer ‘à travers les tuiles’ qui d’une part rassurent parce
que, du haut du toit, on domine la situation, et qui d’autre part sont assez
dures pour ne jamais être déplacées et pour continuer d’interdire la relation
avec Dieu et avec les autres».10
Pour qu’une guérison
soit possible, il faut que le paralytique prenne conscience de sa culpabilité
et de son perfectionnisme; qu’il accepte sa situation et qu’il accepte qu’une
aide soit possible de la part des autres; et surtout qu’il accepte la
confrontation avec soi-même. C’est un acte de courage et de foi, car il doit
renoncer à sa culpabilité, pour accepter qu’une libération soit possible. Cette
libération qui lui permet de se tenir
droit devant les autres, n’est possible que dans le cadre d’une relation
inter-personnelle. Au début, le paralytique était à terre, cloué à son lit,
sans autonomie, mais à la fin du texte biblique, il est raconté que le
paralytique se lève, prend son lit de souffrance et marche. Son lit de souffrance,
sa culpabilité, le suit comme une ombre. Mais la culpabilité qui suit le
paralytique est une culpabilité qui ne paralyse plus. «Jésus semble dire ici:
ce n’est pas la maladie ou la souffrance (sic) debout et libre, avec ton petit
lit: tu n’es plus cloué au lit de la culpabilité. tu
vas prendre ton petit lit et assumer une culpabilité qui ne te paralysera plus
désormais».11
Conclusion
La libération de l’homme
des pièges qui lui barrent la route de son développement est une réponse à
l’appel guérissant de Jésus, pour nous tenir debout, face à Dieu et face aux
autres, pour renoncer enfin à cette paralysie de la vie. Le principe de la
responsabilité trouve son fondement dans l’espérance. La responsabilité est
comprise comme foi critique dans les possibilités de l’être humain, pour
dépasser nos angoisses et pour nous inscrire dans une humanité authentique.
L’éthique de la responsabilité fait appel aux lieux possibles où notre liberté
peut se manifester tout en tenant compte de la réalité. Dans cette perspective,
même notre vision de Dieu sera renouvelée. Dieu ne sera plus compris comme un
surmoi étouffant, comme une voix intérieure qui condamne et qui culpabilise,
mais comme Celui qui permet à chacun de vivre dans la liberté et la
responsabilité selon sa taille.
Calin Saplacan
Grand Séminaire de Cluj
Roumanie
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a Conférence tenue à l’Institut théologique gréco-catholique de Cluj-Napoca le 29
novembre 2001
2 Concile oecuménique
Vatican II, Gaudium et Spes,
91 et 1.
3 Jean LADRIÈRE, Ethique et responsabilité, in Transversalité
no 58, Ed. d’Assas, 1996,
pp. 21-40.
4 Jean LADRIÈRE, Ethique et responsabilité, in Transversalité
no 58, Ed. d’Assas, 1996, p.
36.
5 Jean LADRIÈRE, Ethique et responsabilité, in Transversalité
no 58, Ed. d’Assas, 1996,
pp. 27-28.
6 Xavier THÉVENOT, Les
péchés. Que peut-on dire?, Paris, Salvator, 1983.
7 Xavier THÉVENOT, Les
péchés. Que peut-on dire?, Paris, Salvator, 1983, p. 51.
8 Il est connu que le
psychique détermine le physique (c’est l’exemple des paralysies dues à une
intense culpabilité; des grossesses à base nerveuse; de l’effet placébo); de même, le psychique peut être un écran pour une
démarche spirituelle. (Que signifie l’amour de Dieu ou du prochain, si on ne
s’aime pas soi-même? Quelles influences a la prière sur un psychique
désorganisé?).
9 Lytta
BASSET, La culpabilité, la paralysie du cœur, in Études théologiques et
religieuses, no 3, 1996, pp. 331-345.
10 Lytta
BASSET, La culpabilité, la paralysie du cœur, in Études théologiques et
religieuses, no 3, 1996, p. 336.
11 Lytta
BASSET, La culpabilité, la paralysie du cœur, in Études théologiques et
religieuses, no 3, 1996, p. 337.