Au
temps des persécutions de l’Église :
Commentaire
critique du martyre de Perpétue et Félicité
par Kénel SÉNATUS s.j.
Centre Sèvres, Paris
Introduction
Le thème de la persécution des chrétiens remonte aux
origines du christianisme. Si pour les autorités de l’État
romain, il s’agissait de simples mesures ponctuelles visant à maintenir l’ordre
public troublé par les chrétiens, ceux-ci n’y ont vu que des actes par lesquels
leurs adversaires, de toute provenance, spécialement les magistrats, les
procurateurs et les dignitaires de l’empire, manifestèrent la volonté délibérée
de réprimer, voire d’éliminer le christianisme en frappant depuis les
individus, les communautés jusqu’à l’Église dans son
ensemble. Au début du IIIè siècle, sous l’empereur
Septime Sévère, deux jeunes pieuses chrétiennes, Perpétue et Félicité, furent
frappées par des actes de violence aboutissant à leur martyre. Peut-on
considérer que leur exécution est la conséquence directe des persécutions
systématiques de l’État romain à l’encontre des
chrétiens ? Ou bien s’agit-il tout simplement d’un cas isolé, bien
particulier, qui se produit en dehors de toute situation de persécution ou de
violence structurelle, délibérée et généralisée par rapport aux chrétiens ?
Ce sont autant de questions qui exigent de notre part de passer en revue, très
succinctement, le rapport Église-État ou pour mieux
dire, la politique de l’empire (depuis Néron jusqu’à Septime Sévère) vis-à-vis
des chrétiens. Ceci nous permettra de comprendre mieux et d’apprécier, par la
suite, le déroulement des faits du martyre de Perpétue et Félicité.
I. Contexte politique de
la persécution des chrétiens dans les premiers siècles :
C’est vrai que le christianisme, depuis ses origines,
avait connu des moments difficiles ; cependant, les actes de persécution
des chrétiens commandités par l’État romain ne
débutèrent qu’avec Néron vers l’an 64. Tout a commencé après l’incendie
de Rome qui avait ravagé la ville durant neuf jours au cours du mois de
juillet. Bien que le bruit courût que l’empereur était impliqué dans l’affaire
et qu’il avait ordonné l’incendie en vue de la réalisation de ses projets
d’urbanisme, il fallait trouver un bouc émissaire non-intouchable, et dépourvu
d’immunité ; c’est ainsi que le désastre avait été imputé à tort aux
chrétiens. Ce fut le début et la cause occasionnelle du malheur qui les
attendait.
En effet, les chrétiens furent officiellement poursuivis
en tant qu’incendiaires. Cependant, même s’il s’agit d’un prétexte, l’historien
Tacite nous rapporte que, dans l’atmosphère d’attente eschatologique, il est
plausible que les chrétiens aient vu dans l’incendie de Rome un signe de fin
des temps et qu’ils s’en soient réjouis ou qu’ils en aient profité pour un
prosélytisme intense. Ce qui suffirait pour attirer sur eux les accusations
violentes et déchaînées de l’opinion publique. D’une manière générale, les
griefs qui leur étaient reprochés pouvaient se résumer ainsi : crime
d’incendie, haine du genre humain. Quelques temps après, les chefs d’accusation
s’amplifièrent. On disait qu’ils pratiquaient un rituel infanticide suivi
d’anthropophagie, qu’ils se livraient à des débauches collectives et même à
l’inceste, et qu’ils s’adonnaient à la superstition. Toutes ces accusations
n’ont été qu’une mésinterprétation des rites chrétiens, tels que l’eucharistie,
les réunions nocturnes, le baiser de paix, etc..
Tertullien fait mention d’une loi de Néron dans son traité Aux Nations
stipulant qu’il n’est pas permis d’être chrétien. Pour sa part, A. Giovannini propose qu’au lieu d’un Edit
de l’empereur, c’est le Sénat de Rome qui aurait pris
une mesure législative sous le règne Néron. Parmi les victimes de la
persécution à cette époque se trouvent les apôtres Pierre et Paul.
Sous Domitien (81-96), les historiens de l’Église ne retiennent pas une situation de persécution
farouche vis-à-vis des chrétiens. Il y a lieu de parler seulement de quelques
cas de poursuites, sans qu’une responsabilité personnelle et déterminée de
l’empereur ne soit engagée.
Le règne de Trajan
(98-117)
est surtout connu, en termes de persécution, pour la fameuse Lettre de Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie adressée vers 112 à l’empereur. Ce document atteste
clairement l’existence de poursuites
contre les chrétiens ; il nous renseigne sur la procédure légale utilisée
contre eux, et même sur le fondement juridique de ces poursuites (cf. PLINE le
J., Lettres X, 96 et 97, trad. M. Durry, CUF, 1959, p.73-75). La réponse de Trajan à Pline a adouci un peu la sévérité des mesures de Pline : « Il n’y a pas à les poursuivre d’office,
mais s’ils sont dénoncés et convaincus, ils doivent être punis et, les renégats
seront remis en liberté ». Ce fut à cette époque que l’évêque de Jérusalem,
Siméon, un parent du Seigneur, âgé de 120 ans fut crucifié et celui d’Antioche,
Ignace, fut jeté aux bêtes sauvages (fauves) à Rome. Malgré cela, les
persécutions n’ont été que sporadiques et aléatoires, et les communautés ont pu
vivre et se développer en paix.
Pourvu que soient crédibles les sources de Bihlmeyer C. et Tuchle C. (1962,
p.119-120), on peut retenir que les deux empereurs qui succédèrent à Trajan se
montrèrent personnellement plus bienveillants. Par des décrets, ils protégèrent
les chrétiens contre les excès et la colère populaires si fréquents en Grèce et
en Asie Mineure. L’empereur Hadrien (117-138) allait jusqu’à
demander au proconsul Minucius d’appliquer des peines
sévères à tous ceux qui dénonçaient par calomnie les chrétiens. L’attitude de Antonin
le Pieux (138-161) ne fut pas différente. Cependant, les persécutions,
malgré tout, ne s’arrêtèrent pas et les chrétiens eurent beaucoup à souffrir.
Le martyre du pape Télesphore (vers 136) date de
l’époque de Hadrien, et celui de Ptolémée et de Polycarpe, évêque de Smyrne,
eut lieu sous Antonin.
Quant à Marc Aurèle (161-180), son règne débuta au
milieu de grandes calamités : l’effroyable épidémie de peste, la famine et
la menace irrépressible des frontières par les barbares ravageaient l’empire.
Au cœur de ce désarroi, les chrétiens furent ciblés comme cause de tout le
malheur qui frappait l’empire. Et, c’est ainsi que l’on assista à une forte
recrudescence des persécutions. En conséquence, en maints endroits, le peuple
s’en prenait aux chrétiens et les pillait. A dire vrai, il n’y eut pas d’édit de
persécution proprement dit; cependant, bien connu était un rescrit impérial
daté de 176, en vertu duquel, étaient
menacés de l’exil les nobles et de mort les gens du commun, au cas d’excitation
du peuple par l’introduction de religions nouvelles. Parmi les martyrs, on peut
citer l’apologiste Justin et ses compagnons ; Pothin, évêque de Lyon âgé
de plus de 90 ans ; le diacre Sanctus de Vienne, la jeune esclave Blandine
et le jeune Pontique (Eusèbe, V, 1-2) ; Publius,
évêque d’Athènes et Sagaris, évêque de Laodicée
(Eusèbe, IV, 23, 2 ; 26,3).
Le règne de Commode a été marqué d’une période de
paix pour les chrétiens d’après plusieurs historiens (Maraval,
1992, p.45). Ce changement d’attitude de la part des autorités était dû en
partie à l’inéluctable évolution du christianisme et principalement à
l’influence que Marcia, la concubine de l’empereur,
peut-être chrétienne, exerça sur lui en faveur des chrétiens. Toutefois, des
cas de persécutions sporadiques sont connus tant en Afrique du Nord, qu’à Rome,
en Asie ou en Cappadoce, et on constata que les règles posées par Trajan
continuèrent d’y être appliquées. Ce qui signifie que la situation légale des
chrétiens n’a pas encore été modifiée.
Septime Sévère, empereur africain (193-211): pendant les premières
années du règne de cet empereur, les chrétiens continuaient de jouir de la
politique de tolérance qui était déjà pratiquée par Commode. Cependant, après
quelque temps, il modifia son attitude, irrité par des soulèvements juifs et rendu sans doute méfiant à cause du nombre croissant de
chrétiens dans les classes élevées. Certains historiens ont rapporté qu’avec
cet empereur s’ouvre une période nouvelle dans les rapports entre l’Église et l’État romain. Sous les
Antonins, la question chrétienne avait été réglée dans le cadre de
l’administration provinciale, par les gouverneurs sollicités par des événements
locaux nés de l’hostilité populaire. Cependant, le régime de Sévère, selon les
recherches de C. Munier (1979, p.242), préfigura ce qui va advenir dans la seconde moitié du IIIè siècle, où l’on verra des empereurs organiser des
poursuites générales, en fonction d’une politique délibérément répressive. Que
l’on admette ou non l’existence de "l’édit de Septime Sévère"
interdisant le prosélytisme juif et chrétien, force est de constater une
flambée de persécutions dans beaucoup de régions de l’empire, telles que :
Egypte, Cappadoce et Carthage, ville où sont
martyrisées Perpétue et Félicité, martyres qui occuperont notre attention dans
les paragraphes qui suivront.
II. Faits et commentaire
de l’exécution de Perpétue et Félicité
Bien des historiens à
l’instar de Maraval (1992, p.59) expliquent la
condamnation de Perpétue et Félicité en la liant à l’hostilité populaire contre
les chrétiens lors des manifestations publiques organisées à l’occasion de la
célébration festive marquant le dixième anniversaire de l’avènement de
l’empereur Septime Sévère. C’est alors que les chrétiens furent accusés d’être
indifférents à ces célébrations, car ils ne participèrent pas aux vœux publics
en l’honneur de l’empereur et ne sacrifièrent pas pour son salut et son
bonheur. Comme conséquence de leur attitude, ils furent dénoncés et, par la
suite, on leur appliqua les règles de Trajan.
En effet, si le prétexte de l’arrestation de ces deux
femmes a été le fait de bouder tout type de participation au culte impérial,
toutefois leur condamnation s’explique par le maintien renforcé et soutenu de
leur confession et leur conviction chrétiennes. D’ailleurs, l’interrogatoire de
Perpétue et l’intervention infructueuse de son père pour obtenir d’elle un
changement d’avis en sont un témoignage assez éloquent. Autrement dit, elle
aurait été libérée si elle avait accepté de renier sa foi chrétienne en
sacrifiant pour l’empereur. Cependant, pour une cause aussi noble que la foi,
elle ne recula pas devant la mort qui lui était réservée; sachant bien
discerner ces paroles du Christ : "Celui qui aime sa vie plus que
moi la perdra pour toujours, mais celui qui donne sa vie à cause de moi, aura
la vie éternelle". Voici le récit de la condamnation (Baudot, 1941,
p.135 / Maraval, 1992, p.59):
"... On nous emmena soudain pour
l’interrogatoire. Nous arrivâmes au forum. Le bruit s’en répandit aussitôt dans
les quartiers voisins et il y eut une foule immense. Nous étions montés sur
l’estrade. Mes compagnons, interrogés les premiers, firent leur confession de
foi. Quand arriva mon tour, mon père se trouva présent avec mon fils. Il me
tira de l’escalier en suppliant : Aie pitié de ton fils ! Hilarianus, le procureur qui exerçait alors le droit de
haute justice criminelle depuis la mort du proconsul Minucius
Timinianus, me dit : Épargne les cheveux blancs
de ton père, épargne l’âge tendre de ton fils ; sacrifie pour le salut des
empereurs. Je réponds : Je ne le ferai pas. Hilarianus
demanda : Es-tu chrétienne ? Je répondis : Je le suis. Comme mon
père était monté près de moi pour m’ébranler, il fut expulsé sur l’ordre de Hilarianus et frappé d’un coup de verge. Je ressentis le
coup porté à mon père comme si je l’avais moi-même reçu. J’avais de la peine
pour sa vieillesse malheureuse. Alors fut portée la sentence et nous fûmes tous
condamnés aux bêtes. Tout joyeux, nous redescendîmes au cachot."
Ainsi, Perpétue et ses compagnons furent mis à mort lors
des fêtes qui accompagnèrent le cinquième anniversaire de l’accession de Gita, un des fils de l’empereur Septime Sévère, au titre de César.
L’histoire nous présente Vivia
Perpétue (cfr. J. Bernardi,
1987, p.75 / Daniel-Rops, 1948, p.419) comme une jeune femme de 22 ans, née
d’une famille distinguée. Elle reçut une excellente et brillante
éducation ; elle avait fait un beau mariage et fut mère d’un bébé qu’elle
allaita. Elle eut deux frères, dont un catéchumène. L’autre femme, Félicité,
était une esclave, enceinte au moment de son arrestation, elle finira par
accoucher en prison avant son exécution. Avec elles, étaient aussi condamnés et
mis à exécution un groupe de catéchumènes : l’esclave, Revocatus ;
les deux jeunes gens, Saturninus et Segundulus ; et le catéchiste, Saturus,
qui les avait guidés dans la foi chrétienne.
Perpétue était une femme d’une résistance spirituelle
vraiment incroyable. La force d’âme qu’elle possédait était comparable à celle
de n’importe quel grand saint notoire dans l’histoire de l’Église.
Il s’agit d’une âme dont les convictions et l’identité chrétiennes passent
avant n’importe quoi. Cette âme ne fléchit ni devant les sentiments qu’elle a
pour son père qui intervenait auprès d’elle pour obtenir qu’elle changeât
d’avis, ni devant l’amour qu’elle a pour son bébé en âge d’allaitement, encore
moins devant les menaces de supplices épouvantables qui la guettaient. Dans la
prison, c’est Perpétue qui servait d’exemple pour les autres et qui les
encourageait à être fermes dans leur foi chrétienne, car la cause de leur
condamnation, il n’y en a pas de plus noble.
Ce qui avivait l’âme de cette jeune femme, c’était la
richesse de sa vie spirituelle et sa profonde relation avec Dieu. Avec le saint
catéchiste Saturus, elle poursuivit une sorte
d’émulation mystique. En ce cul de basse-fosse où ils furent détenus, ils
expérimentaient très fréquemment la présence de Dieu et le souffle de l’Esprit.
En maintes occasions, ces âmes d’élection ont été transportées par l’extase et
enveloppées par des visions à grandes images où la hantise du destin qui les
guettait, pouvait s’unir à l’espoir indestructible du tout proche Paradis et du
salut. Se basant sur une de ses visions, la passion de Perpétue est décrite
comme un combat avec le diable représenté par un dragon.
" Je
priai donc et je vis ceci : une échelle d’airain d’une hauteur
extraordinaire montait jusqu’au ciel si étroite qu’on y pouvait monter
seulement un à un, et dont les montants étaient hérissés de glaives, de crocs
et de lances. (…) Saturus la gravit le premier (…);
il parvint au sommet de l’échelle et se retourna vers moi en disant :
Perpétue, je t’attends, mais prends garde que le dragon couché au pied de
l’échelle ne te morde. Il ne me fera aucun mal au nom de Jésus-Christ, répondit
la jeune femme. Dessous l’échelle, comme s’il me craignait, il dressa lentement
la tête ; mais moi, je fis comme si je voulais gravir le premier échelon,
lui écrasai la tête et montai ".
Une autre fois, ce fut une scène eschatologique ayant
pour modèle la liturgie eucharistique qui faisait l’objet de sa vision.
"Je vis
un immense jardin. Au milieu était un homme aux cheveux blancs, vêtu comme un
berger de haute taille, et occupé à traire des brebis. Autour de lui se
tenaient des milliers de gens vêtus de blanc. Il leva la tête et m’aperçut,
puis me dit : sois la bienvenue, mon enfant. Il m’appela, et du fromage
qu’il faisait, il me donna une bouchée… Je la mangeai. Tous ceux qui
m’entouraient disaient : amen. Au bruit de leurs voix, je me réveillai,
mâchant encore je ne sais quelle douceur".
Quant à Félicité qui était à son huitième mois de
gestation, elle souffrait beaucoup redoutant qu’on ne retardât son supplice et
qu’ainsi elle ne se trouvât séparée de ses amis; car la loi ne permet pas
d’exécuter une femme enceinte. Elle pria beaucoup et trois jours plus tard, ses
prières furent exaucées. Elle enfanta une fillette. Comme les douleurs de son
accouchement était grandes, elle gémissait ; et c’est alors que le geôlier
de la prison lui communiquait: « Si tu te plains déjà maintenant, que
sera-ce quand tu seras exposée aux bêtes ? » Sa réponse fut :
« Aujourd’hui, c’est moi qui souffre,
mais alors il y en aura un autre en moi qui souffrira pour moi ; parce que
je souffrirai pour lui ».
Perpétue et Félicité demeurent un authentique symbole de
chrétiennes qui ont su résister jusqu’au dernier moment. Au jour de
l’amphithéâtre, on voulait les humilier en les forçant à porter des tuniques de
cérémonies païennes; elles s’indignèrent et protestèrent tant qu’on leur
céda : «Nous donnons librement notre vie pour ne pas accepter de telle
chose». Perpétue et ses compagnons furent mis à mort ou du moins donnés en
spectacle au jour de l’anniversaire du César Gita.
Leur martyre eut lieu le 7 mars 203 aux arènes de
Carthage. Le spectacle fut d’une atrocité si sanglante au point que Daniel-Rops
le qualifie de "boucherie bestiale" (1948, p.422). C’est dans cette
atmosphère que Revocatus et Saturninus
furent livrés à un ours et un léopard. Pour sa part, Saturus
fut jeté à un sanglier, puis à un ours; malgré tout, il a eu la vie sauve et
fut emmené hors de l'arène. Quant à Perpétue et Félicité, on leur ôta leurs
vêtements comme pour les insulter, et enfermées dans un filet on les exposa
ainsi dans l’arène. Cependant, ce spectacle provoqua un choc émotionnel dans la
foule, touchée de voir ces deux jeunes dames si délicates, dont l’une avec des
seins qui laissaient dégoûter du lait, car elle relevait à peine de ses
couches; alors, à cause de ce fait, on dût les rhabiller. Une vache furieuse,
lancée contre elles, les renversa mais ne les tua pas. Perpétue se releva,
rattacha sa robe qui s’était fendue, releva ses cheveux pour ne pas avoir l’air
triste et défaite, puis apercevant sa compagne affaissée sur le sol, elle
s’approcha d’elle et l’aida à se redresser. La cruauté de l’assistance fut pour
un temps vaincue : on les fit sortir par la porte des vivants (Sana Vivaria). Félicité s’était évanouie et ne se rendait
pas compte de ce qui se passait. Au bout d’un instant, la foule, se ravisant,
demanda que tous les martyrs fussent ramenés au milieu de l’amphithéâtre. Après
s’être embrassés pour sceller leur martyre par le baiser de paix, chacun d’eux
reçut le coup mortel. D’abord, Saturus, qui était
monté sur l’échelle le premier dans la vision, fut aussi le premier à rendre
l’âme pour aller attendre Perpétue. Comme le dit Beaude,
P.-M. (1993, p.157-158), Perpétue put goûter la douleur cette fois. Frappée
d’un coup entre les côtes, elle se mit à crier et, saisissant la main
incertaine du gladiateur novice, la guida vers sa gorge. Peut-être qu’une telle
femme n’aurait pas pu mourir d’une autre manière comme si l’esprit impur la
craignait, il a fallu qu’elle-même y donnât son consentement.
Conclusion
Tenant compte des questions que nous nous sommes posées
au départ, notre considération de la passion de Perpétue et Félicité nous porte
à avancer les conclusions suivantes :
1- Tout d’abord, la persécution de Septime Sévère fut la
plus rude et la plus organisée par rapport à toutes celles qui l’ont précédée.
C’est à cause de cela que bien des historiens ont
affirmé que le règne de cet empereur préfigura les tourments qui frapperont les
chrétiens dans la seconde moitié du IIIè siècle.
Cependant, il faut bien reconnaître que la persécution n’a pas été générale ni
systématique ; elle n’a pas revêtu le caractère d’une lutte à mort contre
les chrétiens. La plupart des cas furent surtout poussés par des soulèvements
populaires, tel fut le cas de Perpétue et Félicité. Il m’a paru que le
procurateur Hilarianus voulait les relâcher quand il
demanda à Perpétue de prendre en pitié les cheveux blancs de son père et la
tendre enfance de son bébé. Puisque cette femme n’était pas sous l’autorité des
royautés terrestres, les paroles d’Hilarianus ne
l’ébranlèrent pas. Sa réaction donna raison à ce pertinent énoncé de
Tertullien: le chrétien est un étranger dans ce monde; il est citoyen de la
Jérusalem céleste.
2- A mon avis, il n’est pas tout à fait vain de chercher
à établir un partage des responsabilités. Qui sont les vrais coupables de cet
acte malveillant à l’encontre des chrétiens? En général, c’est l’empereur qui
fait la loi, mais par définition, elle reste
abstraite; il revient aux gouverneurs de l’appliquer à leur manière.
Ceux-ci sont souvent intimidés devant l’agitation du peuple juif et païen,
avide de spectacles sanguinaires, et qui gardait une animosité notoire à
l’égard des chrétiens. C’est là la clé qui explique la passion de Perpétue et
Félicité. Quoiqu’il en fût, même si ce n’est pas l’empereur qui a personnellement
ordonné cette crapuleuse exécution, il n’est pourtant pas injuste d’avancer
qu’elle obéit, en définitive, à une politique impériale de persécution
antichrétienne.
3- Les actes authentiques de Perpétue et Félicité
constituent un des chefs-d’œuvre de la littérature hagiographique. Ces martyrs n’ont jamais
cessé de jouer un rôle d’intercession en faveur des chrétiens, et spécialement
ceux qui sont en situation de persécution (Saxer V.,
p.285).
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Kénel SÉNATUS s.j.
Centre Sèvres, Paris
Bibliographie utilisée :
1- BAUDOT et CHAUSSIN, Vies des saints et des
Bienheureux selon l’ordre du calendrier, avec l’histoire des fêtes, t.3
Mars, Librairie Letouzey et Ané,
Paris, 1941.
2- BEAUDE Pierre-Marie, Premiers
chrétiens, premiers martyrs, Gallimard, Evreux,
1993.
3- BERNARDI Jean, Les premiers siècles de l’Église, les Editions du CERF,
Paris, 1987.
4- BIHLMEYER C. et TOUCHLE H., Histoire de l’Église, t.1 l’Antiquité chrétienne, adaptée par C. Munier, Ed. Salvator Malhouse, Tournai-Casterman-Paris,
1962.
5- DANIEl-ROPS, L’Église
des Apôtres et des Martyrs, Librairie A. Fayard, Paris, 1948.
6- MARAVAL Pierre, Les Persécutions durant les
quatre premiers siècles du christianisme, Bibliothèque du christianisme No.
30, Desclée, Tournai et Paris, 1992.
7- MOREAU Jacques, Les persécutions du
christianisme dans l’Empire romain, Presses
Universitaires de France, Paris, 1956.
8- MUNIER Charles, L’Église
dans l’Empire romain, IIè
et IIIè siècles, Église et Cité, Editions
Cujas, Paris, 1979.
9- SAXER Victor, Morts, Martyrs, Reliques, En
Afrique chrétienne aux premiers siècles, Ed. Beauchesne, Paris, 1980
10- STAUFFER Ethelbert, Le Christ et les Césars,
Editions Alsatia, (traduction
de G. Duchet-Suchaux), Paris, 1956.