« Tu aimeras...ton prochain » (Luc 10, 25-37)

Rencontre d’un légiste avec le Maître Jésus

 

 

 

Un texte qui rapporte une discussion est toujours difficile à interpréter, car, en celui-ci, on ne retient que ce qui a été exprimé: on a, pourrait-on dire, la face extérieure de l’échange. Mais, dans une discussion, ce qui n’est pas dit, les intentions des interlocuteurs, a beaucoup d’importance: on a là la source d’inspiration de ce qui est clairement exprimé. Si cette source cachée d’inspiration échappe au lecteur, celui-ci ne réussira pas à saisir totalement la co­hérence interne d’un texte.

 

C’est bien ce qui se passe dans la rencontre entre le légiste et Jésus. Ce qui est dit est simple et on peut lui trouver une certaine cohérence. Toutefois, on a l’impression qu’on ne réussit jamais à expliquer le texte d’une manière pleinement satisfaisante. On reste toujours sur son appétit. C’est comme si quelque chose nous échappait. On ne saisit pas le motif caché de la discussion, on ne saisit pas où les interlocuteurs veulent en venir: qu’est-ce qu’ils poursuivent? 

 

Dans cet article, nous aimerions risquer, à titre d’hypothèse, une présentation de la face cachée de la discussion, c’est-à-dire les intentions cachées du légiste et de Jésus. Dans cette rencontre, croyons-nous, on assiste à une joute subtile entre deux spécialistes de la Loi. Chacun cache son jeu. Chacun a sa position et veut amener l’autre à adopter sa manière de voir. Le légiste et Jésus ne s’entendent pas sur la manière d’interpréter le comman­dement de l’amour du prochain. Le légiste veut amener Jésus à interpréter à sa manière le commandement de l’amour du prochain (Lv 19, 18). Mais Jésus ne partage pas du tout la position du légiste et cherche habilement à ouvrir le légiste à une nouvelle manière de voir et de comprendre le comman­dement de l’amour du prochain. Et Il réussira!

 

Nous espérons que cette hypothèse de travail aidera à mieux saisir les subtilités du texte. La discussion entre le légiste et Jésus cache, nous semble-t-il, un raffinement extraordinaire et atteint une profondeur de pensée qui rejoint véritablement le coeur de la vie chrétienne dans toute sa richesse.

 

Cela fait partie de la dynamique de la recherche biblique de toujours désirer mieux saisir la pensée exprimée dans la Parole de Dieu. On veut aller plus loin, car on sait que la pensée de Dieu est infiniment riche et que c’est seulement en cherchant toujours qu’on finit par s’approcher un peu mieux du sens profond d’un texte.

 

 

v. 25 - Et voici qu’un légiste se leva,

 

Il s’agit d’un spécialiste de la Loi, un homme qui étudie, qui connaît et qui aime réfléchir sur la Loi. La Loi est devenue en quelque sorte le centre de sa vie, c’est ce qui l’occupe la plupart du temps. La Loi n’a plus de secret pour lui, mais, en même temps, il sait qu’elle cache bien des mystères. Elle est à la fois connue et possédée par le légiste et, en même temps, en tant que pensée de Dieu, elle est pleine d’énigmes. On a beau retourner la Loi sous tous ses angles, elle échappe alors qu’on croit la saisir. 

 

Un légiste se leva pour entrer en discussion avec Jésus. Comme bien des rencontres, celle-ci n’est probablement pas fortuite. Le légiste a eu des échos de la prédication de Jésus sur la Loi (Lc 6, 35s), de son enseignement avec autorité (Lc 4, 32),  et, maintenant, en tant que spécialiste de la Loi, il a des questions à poser à Jésus. Il s’agit donc d’une discussion entre spécialistes.

 

et lui dit pour l’éprouver:

 

Le verbe « mettre à l’épreuve » (ekpeirazô) ne se rencontre que deux fois en Luc: ici et lors de la troisième tentation de Jésus (Lc 4, 12). Ce verbe n’est certainement pas utilisé inutilement. Mais il faut découvrir où, dans le texte, le légiste « tente » Jésus et quel est l’objet de cette tentation. À une première lecture, ce n’est pas évident.

 

Ce n’est pas à l’occasion de sa première question que le légiste « tente » Jésus (« Que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle? »), puisque, dans le récit du Riche notable en Luc 18,18, le riche pose à Jésus exactement la même question et on ne dit pas qu’il tente Jésus. C’est donc dans la seconde question (« Et qui est mon prochain? »). On n’a pas le choix. Il faudra découvrir comment cette question, qui est reliée à la première question comme point de départ de la discussion, cache une tentation pour Jésus, une mise à l’épreuve, une invitation à s’écarter de la volonté de Dieu.

 

Il est intéressant de constater que, dans le texte de Luc 4, 12, le verbe « tenter » est employé dans un contexte d’interprétation de l’Écriture: tenté par Satan qui utilise le Ps 91, 11-12, Jésus veut rejeter  l’interprétation du Ps 91 proposée par Satan, car elle est contraire à la volonté de Dieu. Pour cela, Jésus se sert de l’Écriture. Pour répondre à Satan, Jésus cite Dt 6, 16. C’est l’Écriture qui éclaire l’Écriture. Dans le texte de la  rencontre entre le lé­giste et Jésus, on est aussi dans un contexte d’interprétation de l’Écriture et, pour la seconde fois, Jésus est tenté. Comment  va-t-il procéder?

 

«Maître,

 

Une question importante pour tous va être posée. Puisque nous sommes en présence d’un légiste et d’un Maître juif, tout devrait se jouer à partir de l’Écriture, puisqu’on a là la source qui éclaire la route de tout juif pieux.

 

que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle?»

 

C’est la grande question, la question de ceux pour qui la vie a un sens et qui sont persuadés que l’on ne peut atteindre le but sans s’engager dans une activité qui conduise au but. La question vise le comportement, « le faire » vu en relation avec l’obtension de la vie éternelle. Le légiste est conscient qu’il ne sera pas sauvé sans ses oeuvres. L’Alliance, qui est gratuité, exige une réponse de l’homme.

 

La question de ce spécialiste a une grande importance, puisque c’est la question que tout son peuple porte: « Que faire pour avoir en héritage la vie éternelle? » C’est auprès du Maître que le légiste vient chercher une réponse autorisée, pertinente, une réponse qui éclaire véritablement  la question; mais il vient aussi avec l’intention d’entendre de la bouche de Jésus ce que lui-même voudrait bien entendre. Il aimerait être confirmé dans sa position.

 

v. 26 - Il lui dit: « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit? Comment lis-tu? »

 

Pour Jésus, la réponse à la question ne peut venir que de la Parole de Dieu qui seule peut éclairer la route qui nous conduit à Dieu.

 

La joute est lancée. Jésus renvoie le légiste au champ de sa compétence. Il peut et doit trouver lui-même la réponse à sa question. Le légiste a son Maî­tre: l’Écriture qu’il étudie. C’est là qu’il peut trouver la réponse à sa question.

 

v. 27 - Celui-ci, répondit: «Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force (Dt 6, 5) et de tout ton es­prit; et ton prochain comme toi-même  (Lv 19, 18) ».

 

Dans sa réponse, le légiste soude deux textes de l’Écriture: Dt 6, 5 et Lv 19, 18. Dans son travail de suture des deux textes, il supprime le « Tu aime­ras » du Lv 19, 18 et relie les deux commandements par la conjonction  et.

 

Le résultat est saisissant. Il n’y a plus qu’un emploi du verbe « aimer » qui vaut pour Dieu et pour le prochain. L’amour de Dieu et du prochain ne fait plus qu’un commandement. Le légiste ne fait pas preuve d’originalité. Il donne   simplement un résumé de la Loi conformément à la Tradition juive au moment où le légiste parle avec le Maître Jésus.

 

v. 28 -  «Tu as bien répondu, lui dit Jésus; fais cela et tu vivras.»

 

Le Maître Jésus est totalement d’accord: les commandements de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain, exprimés par la Loi et synthétisés par la Tradition juive en un seul commandement, sont porteurs de salut pour celui qui vit selon ces commandements. La réponse du légiste est parfaite. Le tra­vail accompli par la théologie juive est excellent: la suture de Dt 6, 5 et Lv 19, 18 exprime tout à fait la pensée de Dieu. L’amour de Dieu et l’amour du prochain sont inséparables. Dans sa réponse, le légiste rejoint la pensée de Jésus qui sur ce point adhère à la Tradition juive. Il n’y a rien à changer.

 

La source de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain est la même, c’est le coeur, et l’objet de l’amour, bien que double, ne peut être séparé, l’un ne va pas sans l’autre. Jésus dit au légiste: « La théologie juive a fait du bon travail, elle a très bien compris la pensée de Dieu ». 

 

Maintenant, le légiste sait ce qu’il faut « faire » pour avoir la vie éternelle. La rencontre est terminée. On n’a plus rien à ajouter.

 

Mais, pour qui réfléchit, la suture des deux commandements, celui de Dieu et du prochain, ouvre une perpective toute nouvelle. Le prochain n’est pas isolé de Dieu et on ne peut plus l’en séparer. Il est vu dans la lumière de Dieu. La conjonction et qui unit Dieu et l’homme comme objet d’un même amour cache un grand mystère: l’homme est introduit dans la zone de Dieu et c’est de là qu’il reçoit une grandeur insoupçonnée.

 

Vraiment la réflexion présentée par le légiste, qui redit la Tradition de son peuple, a été poussée très haut, elle a atteint un grand sommet. Elle s’est éle­vée à une hauteur qui donne le vertige et Jésus fixe le légiste sur ce sommet: « Maintenant, c’est cela que tu dois faire ».

 

Ce qui frappe dans ce résumé de la Loi, c’est l’ampleur du champ embrassé par le commandement. Le commandement concernant l’amour de Dieu exige toutes les forces vives de l’homme, un engagement global, vraiment l’amour d’un fils envers son Père; quant au commandement relativement au prochain, il présente une difficulté spéciale: il ne contient aucune nuance restrictive. Tel qu’exprimé le commandement est d’une si grande ampleur et, par conséquent, d’une si grande exigence qu’on ne peut s’empêcher de dire: « Qui pourrait l’observer? Qui pourrait être sauvé?  »

 

v. 29 - Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus: «Et qui est mon prochain?»

 

Le verbe « justifier »  doit être mis en relation avec la première question du légiste: « Que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle? » Le légiste veut se sauver. Le commandement de l’amour de Dieu, même s’il est exigeant, ne lui fait pas de difficulté. Mais concernant l’amour du pro­chain, la difficulté est énorme. Ne faudrait-il pas préciser qui est le prochain? Est-ce que l’objet de l’amour du prochain ne pourrait pas être nuancé? Son champ est si vaste qu’on ne voit pas qui pourrait l’observer. D’où la question du légiste: «Et qui est mon prochain?»

 

Pour apporter une réponse, deux possiblités s’offrent au Maître Jésus.

 

La première consiste à retourner au livre du Lévitique et à regarder si, dans le contexte de Lv 19, 18, on n’apporte pas une réponse à la question de l’étendue du commandement de l’amour du prochain. De fait, c’est là qu’on trouve une réponse précise et minutieuse. Là, le prochain, c’est le « compatriote » (Lv 19, 11.15), ton « frère » (v. 17), « les enfants de ton peuple » (v. 18), « un étranger » qui réside dans le pays (v. 33). C’est la posi­tion que le légiste aimerait que Jésus prenne. Jésus est invité à éclairer le texte de Lv 19, 18 par son contexte scripturaire, comme c’est normal quand on interprète un texte. Si un texte est bien expliqué par son contexte, on ne va pas chercher une autre explication ailleurs. Mais pour Jésus, la question du légiste est une tentation: celui-ci voudrait amener Jésus à ne pas tenir compte du travail de la Tradition qui a soudé les deux commandements. Il veut que Jésus resitue le commandement de l’amour du prochain dans le contexte de Lévitique 19, 18.  

 

Pour Jésus, ce serait revenir en arrière. La Tradition juive a ouvert une autre possibilité d’interprétation: elle a uni les textes de Dt 6, 5 et de Lv 19, 18 et l’on doit maintenant, avec la venue de Jésus, interpréter le commandement de l’amour du prochain à la lumière du commandement de l’amour de Dieu. C’est là le nouveau contexte à partir duquel le commandement de l’amour du prochain doit être interprété. C’est la position que Jésus voudrait que le légiste adopte. Celui qui aime Dieu comme un Père, selon la formulation du commandement de l’amour de Dieu au Dt 6, 5, doit maintenant savoir que l’amour de Dieu devient le paradigme (le modèle) de l’amour filial: il nous faut aimer à la lumière de l’amour de Dieu, il faut aimer le prochain avec les mêmes sentiments que le Père qui « est bienfaisant pour les ingrats et (les) méchants. Devenez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6, 35-36);  « ...aimez vos ennemis...et vous serez fils du Très-Haut » (Lc 6, 35). La piste ouverte par la Tradition juive est féconde et la Parole de Jésus vient en déployer toute la richesse. Selon Jésus, il ne faut pas diviser le commandement unifié par la Tradition en l’interprétant comme s’il n’y avait pas eu unification. Dans le cas étudié ici, ce que la Tradition a unifié, il ne faut pas le diviser dans l’interprétation. À l’ampleur de l’amour du Père envers tout homme doit correspondre l’amour du fils: on doit retrouver une même extension dans l’amour filial.

 

Le légiste est très marqué par sa coutume d’interpréter l’amour du prochain à la lumière du contexte de Lv 19, 18. Son interprétation l’a enfermé dans le cercle restreint de son peuple. Voilà le champ où s’exerce son amour du prochain. C’est là qu’il vit son affectivité et il ne voit pas que le mouvement de son coeur puisse s’ouvrir et communier à tout ce qui dépasse l’amour de son peuple. Son affectivité a son champ d’action bien délimité par le contexte du Lv 19, 18: il sait qui aimer et qui ne pas aimer et il voudrait que Jésus ne s’écarte pas de la pensée de Dieu exprimée dans l’Écriture.

 

Jésus ne veut pas s’attaquer directement à l’assurance du légiste: il est de bonne foi et il croit vraiment posséder la vérité. Continuer la discussion ne pourrait que durcir la position du légiste. Jésus voit que la discussion, si elle reste fixée au niveau d’arguments intellectuels, ne pourra pas aller plus loin. Pour Jésus, le commandement de l’amour du prochain doit être compris à la lumière de la Tradition juive et doit prendre une extension universelle. Tan­dis que le légiste veut limiter l’extension du commandement de l’amour du prochain à la lumière du contexte de Lv 19, 18. Au niveau de la méthode, l’approche du légiste est irréprochable et il ne voit pas qu’il doive changer de position. La discussion ne pourrait aller plus loin.

 

Par ailleurs, Jésus voit qu’il discute avec un homme de grande qualité, un amoureux de la Loi, un amoureux de la pensée de Dieu, un homme centré sur la question du salut, un homme spirituel, un vrai juif pieux, un produit juif dans ce qu’il a de plus beau. Jésus veut continuer le dialogue. Mais pour le faire, il faudra changer de registre: passer de la réflexion intellectuelle à l’intelligence du coeur. Jésus croit que le légiste est spirituellement assez avancé pour saisir au niveau du coeur ce qu’il n’a pas saisi au niveau de l’intelligence.

 

Que fera Jésus? Il va présenter trois personnages (un prêtre, un lévite et un Samaritain). À travers ceux-ci, Jésus veut illustrer par deux exemples le commandement de l’amour du prochain. Le premier exemple veut montrer l’insuffisance de l’interprétation du Lévitique et le second veut valoriser la beauté de l’interprétation qui s’inspire de la Tradition qui unifie le commandement de l’amour de Dieu et du prochain.

 

v. 30 - Jésus reprit: « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho,

 

Jésus commence par présenter un individu:  «           un homme ». On ne sait vraiment pas de qui il s’agit. Est-ce un juif ou en étranger? On ne sait pas. C’est « un homme ». Toutefois, comme on est en pays juif, on a bien des chances que ce soit un juif. Mais on ne pourrait l’affirmer avec certitude. Un doute légitime demeure. On ne peut rien conclure sur l’identité de cet homme.

 

et il tomba au milieu de brigands qui, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à demi mort.

 

On a là le point de départ de la parabole. Jésus commence par présenter un cas limite. Une vraie tragédie: un homme étendu sur la route du désert, nu, sanglant, à demi mort. Le texte est sobre, mais l’auditeur est saisi par l’impuissance d’un tel homme: il est seul et sans force. Que va-t-il se passer?

 

Ce cas limite aura ici l’avantage de mettre en lumière laquelle des deux interprétations concernant le commandement de l’amour du prochain a la capa­cité de répondre le mieux à la situation présente.

 

vv. 31.32 - Un prêtre vint à descendre par ce chemin-là; il le vit et passa outre. Pareillement un lévite, survenant en ce lieu, le vit et passa outre.

 

Deux personnages-types apparaissent: un prêtre et un lévite, des hommes de Dieu, des représentants de la nation juive. À partir de l’agir de ces person­nages, le légiste saisit que la Loi du Lévitique a ses limites et n’englobe pas toute situation humaine. En se détournant du malheureux, le prêtre et le lévite ne font pas nécessairement ce que tout juif ferait dans une telle circonstance. Mais l’agir du prêtre et du lévite exprime bien la logique interne du com­mandement du Lévitique. Le contexte du Lévitique concernant l’amour du prochain renferme, on ne pourrait en douter, une grande sagesse et exige beaucoup de grandeur d’âme puisque tout frère, tout compatriote et même l’étranger vivant dans le pays est inclus dans la Loi de l’amour du prochain. Mais il lui manque la dimension universelle et, dans la situation décrite par la parabole, cette dimension serait nécessaire. Si le comportement du prêtre et du lévite est légalement correct, le légiste saisit que le coeur reste insatisfait devant un comportement où la dimension amoureuse est totalement absente alors que la situation est dramatique. De plus, le légiste saisit une autre faiblesse de la Loi du Lévitique et de son contexte: le Lévitique est plus préoc­cupé, comme lui-même d’ailleurs, à préciser qui est le prochain qu’à faire saisir ce qu’est l’amour du prochain. La parabole de Jésus ne néglige pas l’élément essentiel de l’amour du prochain: l’amour.

 

 

vv. 33. 34. 35 - Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s’approcha, banda ses plaies, y versant de l’huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l’hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l’hôtelier, en disant: « Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai, moi, à mon retour. »

 

Une troisième figure apparaît: un Samaritain, un personnage-type. Dans le contexte de la parabole, le Samaritain  incarne la position de la Tradition juive que Jésus défend ici. Ce Samaritain devient la figure vivante de toute personne qui vit le commandement de l’amour du prochain (Lv 19, 18) en l’unissant au commandement de l’amour de Dieu, « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force  (Dt 6, 5) et de tout ton esprit. » L’amour décrit en Dt 6, 5 ne peut être que l’amour filial, l’amour que le fils porte à son Père. Dans l’exercice d’un tel amour fi­lial, on s’attend à retrouver les mêmes caractéristiques qu’on trouve dans l’amour que le Père porte envers tous ses fils.

 

La première caractéristique de l’amour paternel envers ses fils, c’est qu’il y a de l’ amour. S’il n’y avait pas amour, comment pourrait-on parler d’amour paternel? L’amour filial du prochain comporte nécessairement une note d’intériorité. C’est ainsi que le Père aime: il ne veut pas que ses fils soient éloignés de Lui et si un fils revient, il est « pris de pitié » (Lc 15, 20), tout comme le Fils est « pris de pitié »  (Lc 7, 13) devant la souffrance de la veuve de Naïn qui vient de perdre son fils unique. Ainsi le Samaritain devant un inconnu dans la souffrance est « pris de pitié » (Lc 10, 33). Cette dimen­sion amoureuse fait partie intégrante de l’amour du prochain. C’est là une évidence qu’on peut facilement oublier: on pourrait en venir à croire qu’il y a amour du prochain quand il y a un agir extérieur et que cela suffit.

 

La seconde caractéristique de l’amour paternel s’enracine dans la première caractéristique: c’est l’amour du Père qui trouve son expression dans un agir qui extériorise l’amour qui se trouve à l’intérieur. Quand le père, figure du Père, accueille son fils, on assiste à un débordement d’affection: il court, il se précipite à son cou et il embrasse son fils (Lc 15, 20); il lui redonne ses vêtements de fils, tue le veau gras et fait immédiatement la fête (Lc 15, 22-23). Ce sont là des excès dont seul le coeur du Père est capable et que tout fils est invité à imiter. Or on retrouve ce même débordement d’affection chez le Samaritain: non seulement il donne au frère inconnu les premiers soins, non seulement il le conduit à l’hôtellerie pour continuer à prendre soin de lui, mais il le prend véritablement en charge parce qu’il l’aime. Il n’y a donc pas d’amour du prochain sans amour et sans l’expression de cet amour.

 

L’amour paternel présente aussi une dernière caractéristique, qui, dans le contexte de la parabole, a beaucoup d’importance: l’amour du Père est uni­versel, il ne connaît pas de limite et il n’exclut personne: « Il est bon, Lui, pour les ingrats et les méchants » (Lc 6, 35). Le coeur du Samaritain, fait à l’image du coeur du Père, est, dans son agir, une réplique de l’amour paternel: il ne regarde pas qui est là, étendu par terre. Il se sent « pris de pitié » devant un homme souffrant qui pourrait bien être un ennemi puisqu’il se trouve en territoire juif. Si l’intelligence peut délimiter qui devrait entrer dans le champ de l’amour, il n’en va pas ainsi pour le mouvement du coeur qui a la capacité de s’ouvrir à toute souffrance humaine.

 

v. 36 - Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands?  »

 

Pour Jésus, à l’époque du salut, une certaine manière de poser les questions est dépassée. Ce n’est plus pertinent de se demander: « Qui est mon pro­chain? » Avec Jésus, la question du prochain demeure toujours centrale, mais tout le poids de la question porte maintenant sur: « Comment dois-je aimer le prochain? »

 

v. 37 - Il dit: « Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui. »

 

La réponse du légiste ne manque pas de profondeur et manifeste qu’il a bien compris la position de Jésus qui tient fermement la position de la Tradition juive.

 

Le légiste ne se contente pas de dire: « C’est le Samaritain qui, par son agir, s’est fait proche de l’homme tombé aux mains des brigands ». Une telle ré­ponse aurait été totalement inadéquate, car un élément essentiel de l’amour du prochain aurait été passé sous silence: l’élément intérieur, l’amour.

 

Quand le légiste répond que c’est « celui qui a fait miséricorde envers lui », la réponse est parfaite. Les trois éléments essentiels de l’amour du pro­chain sont présents. La « miséricorde » est un fruit de l’amour du prochain (« pris de pitié, v. 33) qui permet d’extérioriser à travers un « faire » l’amour qui est à l’intérieur. La « miséricorde », c’est la poussée intérieure de l’amour du prochain qui cherche à se manifester à l’extérieur, en venant en aide à l’homme tombé aux mains des brigands. La « miséricorde » n’existe pas sans l’amour intérieur ni sans l’agir extérieur qui est l’expression de l’amour in­térieur. Enfin, ici, « la miséricorde » s’exerce envers un inconnu, qui est même possiblement un ennemi. 

 

La réponse du légiste manifeste qu’il a bien compris la position de Jésus: l’amour du prochain doit être compris, selon la Tradition juive, à la lumière de l’amour du Père. C’est l’amour du Père qui fonde l’amour du fils envers le prochain. Le Samaritain qui « a fait miséricorde » tire son inspiration de l’amour du Père qui « a fait miséricorde à nos pères » (Lc 1, 72). Pour comprendre le commandement de l’amour du prochain, il faut vraiment le rap­procher du commandement de l’amour de Dieu: pour le légiste, c’est devenu clair.

 

Et Jésus lui dit: « Va, et toi aussi, fais de même. »

 

Sans avoir jamais rien brusqué, mais ayant eu, au contraire, grand respect pour le légiste, Jésus l’invite maintenant à entrer dans l’époque du salut où tout homme est invité à aimer à la manière du Père qui « est bon, Lui, pour les ingrats et les méchants » (Lc 6, 35).

 

Conclusion

 

La position de Jésus ne vient donc rien révolutionner: elle est tout simplement l’explicitation de la Tradition juive, présentée par le légiste lui-même dans sa première réponse à Jésus. Mais la position de Jésus n’allait pas de soi, elle devait nécessairement se heurter à des résistances à cause d’une interpré­tation basée sur le contexte de la Loi du Lévitique où l’on s’attachait surtout à préciser qui est le prochain pour un juif et où l’on passait sous silence ce que signifie aimer le prochain. Il fallait la Parole d’autorité de Jésus pour faire apparaître dans toute sa lumière la beauté de la Tradition juive. 

 

Quand, dans une discussion intellectuelle, la position que l’on tient semble excellente, il est bon, comme l’a fait Jésus dans sa parabole, de contrôler dans le monde de la vie et avec la dimension du coeur s’il est vrai qu’une position conserve toute sa solidité. Quand  on change de registre et qu’on regarde la réalité avec le coeur, à la manière du Samaritain, on peut s’apercevoir qu’une manière d’argumenter ne fait vraiment pas le poids. Le légiste saisit main­tenant que la Loi du Lévitique n’est bien comprise que si on la rapproche du texte du Dt 6, 5: c’est dans ce nouveau contexte que Lv 19, 18 prend toute sa plénitude de sens et qu’il exprime réellement toute la pensée de Dieu.

 

Une dernière question...

 

Dans la composition de son évangile, Luc a voulu souder le texte de l’épisode de la discussion entre le légiste et Jésus (Lc 10, 25-37) avec le récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie (Lc 10, 38-42). En effet, après que Jésus eût dit au légiste « va  (poreuou), et toi aussi, fais de même », Luc re­prend immédiatement après le même verbe au début du récit suivant: « Comme ceux-ci allaient... » (en de tôi poreuesthai autous). Le texte semble bien affirmer que Jésus et le légiste ont fait un bout de chemin ensemble avant de se séparer et avant que Jésus ne soit accueilli dans la maison de Marthe et Marie.

 

On a de bonnes raisons de croire que ce lien entre les deux textes n’est pas arbitraire. Le légiste vient de saisir que c’est sur la route de la vie qu’il ren­contre le prochain qu’il doit aimer. Il comprend toutes les exigences d’un tel commandement. Mais existe-t-il pour lui un chemin qui puisse conduire à une telle qualité d’amour? Il n’est pas possible pour le légiste d’en venir, par ses propres forces, à aimer son prochain à la manière de Jésus ou du Père: « avoir pitié » (ou « être ému jusqu’au plus profond de soi-même ») comme Jésus ou le Père, c’est un don. Peut-on trouver un chemin qui conduit à une telle source? Il semble que ce soit dans l’épisode de la rencontre de Jésus avec Marie qu’on peut trouver la réponse. Il faut que, comme Marie, tout disciple apprenne à s’asseoir aux pieds de Jésus et à écouter longuement la parole du Maître. Il faut se mettre à l’école du Fils. C’est cette écoute qui lentement transforme le coeur et finit par développer le goût d’agir comme un fils du Père. On n’a pas cette force intérieure ni cette magnanimité qui nous permette de nous donner pendant toute notre vie à la manière du Bon Samaritain, si l’on ne se repose pas auprès de Jésus, si l’on ne se ressource pas auprès de lui. Il y a deux temps dans la vie chrétienne: celui de la route où l’on accueille le prochain et celui de l’intimité avec Jésus, dans la maison, qui développe l’esprit filial.

 

André Charbonneau, S.J.

Haïti