Un Tournant de l’Église d’Haïti

 

 

 

Si on retourne aux sources, à la Communauté d’origine, créatrice et prophétique, sans cesse rajeunie, où fleurit l’Esprit de Pentecôte, ce qu’on y ressent, c’est l’émerveillement d’un immense printemps. À deux reprises, Hippolyte parlera ainsi: « Qu’on soit zélé à aller à l’Assemblée où l’Esprit produit du fruit. »   En 210, Clément appelle l’Église du Seigneur: «  Un choeur spirituel et saint, un corps spirituel. »  Irénée réaffirme à la fois l’Évangile et l’Esprit prophétique. Tertullien s’indigne: «  Quand j’ouvre les yeux, je vois un double visage de l’Église: L’Église-Esprit et l’Église collection d’Évêques. »  Pour Tertullien, la Hiérarchie et les charismes doivent s’interpénétrer. J’étais moi-même étonné de voir qu’on réclamait déjà dans l’Église, Communauté de frères (adelphotès), des prophètes, des hommes remplis de vision, des spirituels, et ceci dès les premiers temps.

 

 

L’Église des origines s’est comprise comme se trouvant sous l’action de l’Esprit Saint et remplie de ses dons. C’est ainsi que le Christ glorifié et ressuscité exerce sur elle son autorité: « Comme la main se promène sur la cithare et les cordes parlent, ainsi parle en mes membres l’Esprit du Seigneur et je parle par son amour, » voilà la parole de l’homme d’Église dans les  « Odes de Salomon » au 2e siècle.

 

 

Un triple événement a secoué l’Église d’Haïti: en premier lieu le Symposium de décembre 1982 de l’Église locale; en deuxième lieu, la découverte des principaux documents ecclésiologiques de l’Amérique Latine: 1) Médellin, 1969; 2) Puebla, 1979; 3) Santo Domingo, 1992; et en 3ème lieu, le Congrès charismatique 1995-1996. Ces différents moments marquent les diverses manières d’être de l’Église en Haïti: Peuple de Dieu sous la direction de ses Pasteurs qui ont cheminé avec elle, pendant les temps récents qui ont rythmé sa marche peineuse et difficile. Née de la Résurrection du Christ et de l’effusion de l’Esprit Saint, tout bon ecclésiologue sait que l’Église est Corps du Christ, création continuelle de l’Esprit Saint et en marche vers le Royaume. Sa conversion continuelle au Royaume explique qu’elle doive changer de visage, se recréer et se renouveler, se rajeunir tout au long de l’Histoire.

 

 

Voici que par la force de l’Esprit une nouvelle manière d’être de l’Église en 1982 jaillit, et émerge du cœur des Pauvres, du Peuple, de la Base. Elle naît à la campagne, dans les périphéries où l’Évangile du salut n’a jamais pénétré. Non seulement l’Église naît mais elle se met à bouger, à agir prophétiquement dans un contact continuel avec la parole de Dieu, à être missionnaire en cherchant les semences du Verbe et à être apostolique dans la ligne de la tradition des Apôtres. L’Église se découvre essentiellement et théologiquement « Communauté » avec unité de foi, d’utopie, avec méthodes communes de travail, avec une nécessité de rencontre entre tous les membres, interaction spontanée, personnalisation, coresponsabilité, mise ensemble des dons, talents et capacités, action commune. Ce n’est pas seulement sociologiquement que l’Église se découvre communauté ou réseau de communautés mais aussi et surtout théologiquement  « koinonia », réalité pneumatique, propriété du Seigneur, Grâce, Don, mais aussi accueil, foi. Cette Communauté qu’est l’Église, est une socialisation du Mystère Trinitaire et une semence du Nouveau Peuple de Dieu.

 

 

Nous pensons, de ce fait, que l’Église se doit d’être d’abord Communion Christocentrique, Prophétique, Pascale, Missionnaire et Apostolique: « Communion Trinitaire incarnée, devenue Communauté in Christo. »  Il importe que sa Christologie soit une véritable suite du Christ dans la force de l’Esprit, qui diffuse, déclenche l’action des charismes. On a constaté que du fait de naître du Christ et de l’Esprit les relations dans l’Église devenaient plus simples et plus fraternelles. L’Église apparut véritablement une « Communion » avec ses ministres, ses services et ses charismes, qui la dynamisent, la renouvellent, la créent, la recréent, selon les exigences du Royaume de Dieu qui vient, « la Basileia » et les interpellations du temps et de l’histoire.

 

 

Jamais on n’a remarqué la puissance et l’originalité de l’Église d’Haïti, en 1982, que par un retour à la base, une sérieuse prise de contact avec la force historique des pauvres, la Communauté Christocentrique, soulevée par l’Esprit. Il nous a été donné d’être témoin du surgissement de l’Épiscopat d’Haïti, du haut de la tribune de « Radio Soleil », assurant le leadership du tournant révolutionnaire d’après les dictatures des Duvalier parce qu’il émergeait du « baptême » au sein des Communautés rurales et populaires, à la compagne, dans les bourgs et les périphéries. Nous avons lu, comme chargé des différents rapports synodaux, des dossiers émanant des animateurs ruraux, des accompagnateurs des églises des provinces et de la campagne, ce sont des textes qui, la plupart, faisaient penser aux écrits des Pères de l’Église, aux écrivains des premiers temps, qui faisaient penser aux écrits de saint Irénée parlant des merveilles du souffle de l’Esprit sur la glaise modelée par la main des hommes ou du vin nouveau, qui rajeunit, renouvelle, parfume les vases eux-mêmes.

 

 

À côté du paramètre Église, communion de vie nouvelle in Christo, par la force le l’Esprit, nous voudrions signaler le second Événement, qui a été comme une secousse sismique pour l’Église en Haïti: la triple assemblée synodale de l’Amérique latine: Médellin (1969), Puebla (1979), et Santo Domingo (1992). L’Épiscopat d’Haïti et son clergé n’ont pas pu ne pas en tenir compte, puisque des mouvements de base, des mouvements populaires ecclésiaux se sont mis à se produire dans le Nord, dans les périphéries de la Capitale, les quartiers populaires de Port-au-Prince et dans le Sud. L’Église d’Haïti s’est mise à se redéfinir, à reformuler son projet, son option préférentielle, non exclusive, pour les démunis, les pauvres, pour le peuple, pour son encadrement, son alphabétisation, sa promotion, ses droits et son évangélisation. À ce niveau, beaucoup de charismes sont nés dans un laïcat responsable et efficace. On a traduit en créole les petites communautés de base populaires par « petite Église », ce dont les journalistes intrépides se sont gaussés pour parler d’un conflit dans l’Institution entre l’Église des Évêques et l’Église de la base, l’Église « d’en haut » et l’Église « d’en bas ». Ce qui était faux: l’Église au niveau des cellules ecclésiales populaires constituaient des cellules neuves et jeunes, qui régénéraient l’organisme vieilli de toute l’Église: ce fut un apport de sang nouveau. Les Évêques et leur Presbytérium, en acceptant de s’immerger dans le Peuple de Dieu pour l’accompagner dans sa marche vers le Royaume devenaient « des frères parmi les frères, des pasteurs, des guides, des maîtres de l’Histoire ». Ce furent des leaders charismatiques d’un style nouveau, « la voix des sans voix. »

 

 

Quand le Pape Jean-Paul II vint visiter l’Église d’Haïti, à ce tournant, mars 1983, il pouvait se permettre de dire au Peuple de Dieu, entouré de ses Pasteurs: « Nous sommes l’Église, l’Église, c’est nous. »  Pour être plus précis, à chaque intonation du Pape, le Peuple tout naturellement reprenait avec force: « L’Église, c’est nous, nous sommes l’Église. »  Le fameux Nous in Christo de l’ecclésiologie de Paul était retrouvé, avec les deux sacrements qui structurent l’Église: « le Baptême et l’Eucharistie »: l’un introduisant dans la communauté nouvelle in Christo, le Baptême, et l’autre donnant accès à la table du Seigneur, l’Eucharistie. « Baptisés dans l’Esprit, nous ne formons qu’un seul Corps dans le Christ » dit Paul et ailleurs selon le même Apôtre: « Parce qu’il n’y a qu’un seul Pain, à nous tous, nous ne formons qu’un Corps...Vous êtes le Corps du Christ. »

 

 

Si nous considérons le troisième grand Événement, qui a bouleversé l’Église d’Haïti, nous ne pouvons pas ne pas mentionner le fait charismatique. Il nous a amené à un double constat: la prise de conscience de la très grande faiblesse de notre pneumatologie et l’absence totale d’un laïcat efficace, militant et créateur. On semble avoir eu très peur des nouveaux ministères et des charismes dans l’Église. De façon effarante, l’Église du Christ s’est sclérosée en devenant la propriété de la Hiérarchie et du Clergé. C’est Irénée qui soutenait qu’il ne connaissait que l’Église de la succession des presbytres, de l’assemblée fraternelle dans la communion à la foi des Apôtres. Il voyait entre l’Égise et l’Esprit un conditionnement réciproque et, en quelque sorte, à deux entrées dont l’une ne va pas sans l’autre: « Là où il y a l’Esprit, il y a l’Église mais aussi là où il y a l’Église, là est l’Esprit. » On ne peut pas trahir cette dialectique, elle est divine.

 

 

Qu’il nous soit permis de nous reporter à une double référence, celle des Actes et celle de Paul. Cela nous permettra de situer la silhouette d’une Église dans la force de l’Esprit, qui reste toujours jeune, féconde, toujours polarisée par le visage sans cesse nouveau du Christ. Pierre reprend la prophétie de Joël, le jour de la Pentecôte:

 

 

« Il arrivera, dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes, vos jeunes gens auront des visions, vos vieillards auront des songes; oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes, en ces jours-là, je répandrai de mon Esprit et ils seront prophètes » (Actes 2, 17ss.).

 

 

Voici l’autre référence, qui est de la 1ère épître aux Corinthiens, 12, 28:

 

 

« Il en est que Dieu a établi dans l’Église, premièrement comme Apôtres, deuxièmement comme Prophètes, troisièmement comme Docteurs...Puis, ce sont les miracles, puis le don de guérir, d’assister, de gouverner, les diversités des langues. »

 

 

Voilà l’actualité et la vitalité qui structurent l’Église, la communauté remplie de l’Esprit du Ressuscité, la communauté fraternelle de la Pentecôte.

 

 

Si j’ai rappelé ces temps forts de la vie de l’Église d’Haïti: 1)- les Communautés ecclésiales de base; 2)- l’option préférentielle de Médellin et de Puebla; 3)- le mouvement charismatique, c’est parce qu’on y a vu l’action d’un laïcat militant et efficace, qui, sous la mouvance de l’Esprit du Ressuscité, a bouleversé et transformé le milieu marqué auparavant par la confusion, le désordre, l’indiscipline et l’arriérisme. Fort malheureusement, on a cru préférable d’avoir recours au projet du Synode de Santo Domingo dont l’allure réformiste (1992) n’a consisté qu’à rénover les vieilles structures paroissiales de dévotion et de religiosité populaire avec une liturgie plus ou moins « rafraîchie » et une catéchèse remaniée ou replâtrée, sans toucher aux structures et au mode d’être traditionnel de l’Église.

 

 

Avec une formule nouvelle: « communion, participation et mission, le Synode de Santo Domingo a pensé apporter du sang neuf à la vie de l’Église, en omettant de remettre au laïcat le dynamisme et l’efficacité de son charisme, de ses dons et de son génie créateur. Les Évêques et les Prêtres n’ont pas été formés et préparés à accepter, de façon résolue, la mission apostolique, prophétique et coresponsable du laïcat. Si, par contre, avec son nouveau programme de ´ Nouvelle Évangélisation », Santo Domingo a parlé de rénovation de la cathéchèse et de la liturgie, avec une nouvelle dimension de l’Évangile: « la Promotion de l’homme », les Droits humains et l’obligation d’une « inculturation du Message Évangélique », n’a rien gagné à renoncer, par crainte du Communisme, à l’option pour les pauvres, le peuple de la base, à sa mission charismatique et prophétique comme sujet de l’Histoire du Salut et de la marche de l’Église vers le Royaume: « La Nouvelle Terre et les Nouveaux Cieux. »

 

 

Ce que nous voudrions ajouter, en manière de conclusion, c’est que, malgré tout, l’Assemblée de Santo Domingo a fait un double apport au sujet de la nouvelle Évangélisation: 1)- la Promotion de l’homme; 2)- et l’Inculturation de l’Évangile.

 

 

1)- La Promotion de l’homme, souligne-t-elle, est une exigence et une dimension de l’Évangile.

 

 

a)- Jean Paul II avait déjà ouvert la voie en déclarant: « Le chemin de l’Église, c’est l’homme ».

 

 

b)- Santo Domingo présente, si vous permettez l’expression, tout un programme d’Évangile Social:

 

 

1)- les droits humains;

 

 

2)- le nouvel ordre démocratique;

 

 

3)- le nouvel ordre économique;

 

 

4)- la pastorale du travail, clé de l’enseignement social de l’Église;

 

 

5)- la mission ecclésiale de la famille.

 

 

 

 

Il est important de faire état de la théologie sous-tendant cette nouvelle Évangélisation liée à l’enseignement social de l’Église, dont l’inspiration est de Paul VI dans Evangelii Nuntiandi  que Jean-Paul II corroborera par plusieurs Encycliques: Redemptor Hominis  (1979), Laborem Exercens  (1981), le travail clé de la question sociale; Sollicitudo rei Socialis  (1992), le développement appuyé sur la solidarité de tous; Centesimus Annus  (1992), le Centenaire de la Doctrine Sociale de l’Église.

 

 

Le principe théologique est qu’il existe des liens très forts entre Évangélisation et la Promotion de l’homme:

 

 

1)- lien d’ordre anthropologique: l’être à évangéliser est sujet aux problèmes socio-économiques;

 

 

2)- lien d’ordre théologique: le plan de la création est lié au plan de la rédemption: injustice à combattre, justice à restaurer; lien d’ordre évangélique: lien de charité, on ne peut proclamer le commandement nouveau, sans promouvoir justice et paix, l’authentique développement de l’homme.

 

 

Avec le Message Évangélique, l’Église offre une force libératrice et promotrice du développement. L’Enseignement de la Pensée Sociale de l’Église fait partie de sa Mission Évangélisatrice. Le monde du travail revêt une signification humanisatrice et salvatrice: il a son origine de la vocation co-créatrice de l’homme comme fils de Dieu (Gen. I-II) et racheté et élevé par Jésus travailleur et fils de charpentier (Mt 13, 55; Mc 6, 3).

 

 

2)- L’Inculturation de l’Évangile

 

 

Ce sera le 2ème apport de Santo Domingo. En effet, la Culture désigne la manière dont un groupe de personnes vit, pense, sent les choses, s’organise, établit des relations, célèbre et partage la vie. Dans toute Culture, on trouve un système sous-jacent de valeurs, de vision du monde, qui s’expriment à travers le langage, les gestes, les symboles, les rituels et le style de vie. L’Inculturation constitue le centre, le moyen et l’objectif de la Nouvelle Évangélistion. Pour inculturer l’Évangile dans la Culture haïtienne, il importe de lui faire pénétrer de l’intérieur la manière de penser, de vivre, de sentir les choses de l’haïtien, sa vision du monde, son langage, ses gestes, son système de valeur, son rite, sa religion comme peuple. Notre Mission en Haïti est grandiose et fascinante: par la puissance de l’Évangile, grâce aux critères qu’il nous fournit, grâce à sa Norme, à sa Lumière, à son Esprit, nous nous devons d’aider notre Peuple et nous-mêmes à récupérer ses valeurs au milieu de tout l’amalgame magico-animiste. Il importe d’aider notre Peuple à se recréer dans le mystère chrétien à partir de sa Cosmovision, de contempler le Verbe de Dieu à partir de sa vision, de le toucher de ses mains à travers ses gestes, ses danses, sa manière de prier et de célébrer le Verbe fait homme.

 

 

Fritz Wolff, S.J.

 

Haïti