L’UNITÉ ET LA DIFFÉRENCE COMME EXIGENCES DE L’AMOUR

J´ai comme l´impression, c´est même ma conviction, que nous voulons tous l´unité. C´est un cri aigu de notre cœur, au-delà de la division. Unité, Union, Communion, nous la désirons tous et toutes, même si nous n´en prenons pas conscience. Cela fait partie de notre beauté intérieure et des désirs les plus profonds qui nous habitent. Fais silence, fais le vide, entre dans ton cœur, dans cet espace et sanctuaire auxquels le mal n´a pas accès, et tu me donneras raison. Tu redécouvriras alors dans la joie et l´action de grâce que tu as une mission qui te vient d´en haut, i.e de Dieu , et de ton cœur, c´est-à-dire de ton être profond : la mission d'être et de devenir Témoin d'Unité, et la mission de faire de l'unité, de l'union et de la communion l'un des plus beaux PROJETS DE TA VIE. FAIRE L'UNITÉ par ce que tu es, par ce que tu penses, par ce que tu dis, par ce que tu accomplis. Tu feras ainsi un grand cadeau à ton Dieu et au monde. Et puis, tu seras heureux (se).

J'ai cependant la conviction que nous avons peur de la DIFFÉRENCE. Je laisse à chacun(e) le soin de s'examiner pour me confirmer ou me contredire. Aimes-tu la différence? Es-tu prêt(e) à faire l'unité dans la différence, l'unité de la différence ? La différence est-elle pour toi une grâce, une bénédiction? Ou bien une fatalité? Un malheur? Quelque chose qu'on se résigne à tolérer dans le monde et la société?

Si la différence pour nous est une malédiction, un mal, même si elle est un mal nécessaire avec lequel il faut s'accommoder, l'unité ne sera jamais possible entre nous. En effet, c'est le même et unique désir du cœur qui demande l’unité et la différence qui sont deux exigences de l'amour. L'unité est et doit être l'unité-dans la différence, l'unité-de la différence. L'amour veut l'unité, l'amour réclame le respect de la différence. L'unité recherche la différence, la différence recherche l'unité. Différence et unité sont deux formes d'amour.

Si nous avons peur de la différence, si nous la fuyons nous n'arriverons jamais à l'unité, mais tout au plus à l'uniformité. L'uniformité n'est pas l'unité. Dans ma quête d'uniformité, je peux vouloir imposer ma volonté: je veux que tu penses comme moi et agisses comme moi. Je veux que tu m'imites, démontrant par là que je suis supérieur(e) et toi inférieur(e). Consciemment et/ou inconsciemment, je développe un complexe de supériorité. Et cette maladie - car c'en est une - peut conduire à tous les maux :

C’est moi qui ai la vérité

Je suis meilleur(e) que toi

Ma race, ma culture, ma couleur etc. sont meilleures et supérieures à ta race, ta culture, ta couleur

Je suis fait pour commander, diriger, et toi pour obéir et te soumettre

A moi d'être le maître, le seigneur, à toi d'être le serviteur (la servante), l'esclave

A moi de monter et d'avoir la première place, à toi de descendre et d'être le dernier.

Je suis l'innocent, toi, tu es le coupable et mérite d'être le bouc émissaire pour le bien des autres

J'ai la clef du savoir, tu es, toi, un ignorant, incapable de comprendre

Mes affaires vont bien, donc je suis béni de Dieu, tes affaires vont mal, tu es pauvre parce que Dieu t'a maudit, et tu expies pour un péché que tu aurais commis.

Tu peux continuer la liste, si tu le désires, en prenant l'une après l'autre chacune des dimensions de la réalité et du vivre-ensemble :

Dimension écologique ou de la nature

Dimension affective

'' socio-économique et politique

" culturelle

" scientifique, technique, artistique

" idéologique ( le monde des idées)

" philosophique

'' éthique ( ou des valeurs)

'' religieuse et théologique ( notre vision de la religion et de Dieu).

Une chose est claire: nous avons peur de la différence, donc dans la pratique, peur aussi de l'unité, car l'une ne va pas sans l'autre. L'unité veut dire: L'union de ce qui est différent. Faire l'unité c'est la faire avec l'autre qui est différent de moi; c'est accepter et accueillir l'autre pour que nous devenions un nous. Sans l'autre je n'existe pas. Je suis moi-même par la grâce de l'Autre, par la grâce des autres. De toute façon la différence est partout, il suffit de l'accueillir pour découvrir ainsi la beauté des choses. Ou au contraire, on la refuse comme aspect essentiel de la réalité.

OUI LA DIFFÉRENCE EST PARTOUT

1.- Différence en Dieu, dans son être même, dans sa nature. Différence en Dieu entre le Père, le Fils, l'Esprit Saint. Le Fils est fils du père dans l'Esprit Saint. Différence totale, parfaite.

2.- Différence en Jésus Christ. Jésus homme et fils de Marie est le même Christ et Seigneur, fils de Dieu-Père dans l'Esprit Saint. Jésus, c'est lui le Christ, l'envoyé du Père. Le Crucifié- Ressuscité, notre Sauveur n'est autre que Jésus de Nazareth. L'homme Jésus, c'est le Verbe fait chair. Quand nous confessons: Jésus est Seigneur, ce seul petit verbe "est" nous fait saluer la différence qui existe dans la même personne, une différence qui nous renvoie à son identité profonde et à son mystère. Pour nous Chrétien(ne)s, c'est alors l'adoration et l'action de grâce.

3.- Différence en Marie qui est mère et Vierge, mère de Jésus et mère de Dieu ; épouse de Joseph qui n'est pas le père de Jésus "selon la chair et le sang". Et pourtant, Jésus l'a certainement appelé "papa" dans un sens encore plus profond. En retrouvant Jésus au Temple de Jérusalem, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant, Marie lui dit : "Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois ton père et moi, nous te cherchons, angoissés" (Lc 2: 48). Jésus lui-même a expliqué ce qu'est la vraie parenté car pour lui, les liens du sang, les liens familiaux, les liens de milieu social, même s’ils sont indispensables et réels, ils ne sont pas premiers. On ne doit pas s'y enfermer. Parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, Jésus dit : " Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère" (Mc 3: 31-35).

En acceptant de participer au mystère de Jésus, le Christ, et de Marie Vierge, épouse de Joseph, mère de Jésus et mère de Dieu, Joseph fait la volonté de Dieu; en toute liberté, même sans tout comprendre. Lui, Jésus, et Marie constituent la Sainte Famille. "La maison de Marie et Joseph", Communauté Sainte-Marie, Canapé-Vert, Port-au-Prince, Haïti m'a appris à aimer et à réciter avec elle la prière suivante qui résume bien l'unité dans la différence que vivait la Sainte Famille au foyer de Nazareth :

Réjouis-toi Marie, comblée de grâce,

Et Toi aussi Joseph:

Le Seigneur est avec vous:

Vous êtes le couple

Béni entre tous les couples,

Et Jésus votre enfant

Est le Fils du Béni.

Sainte Marie et Saint Joseph,

Parents de Dieu,

Porte du ciel,

Priez pour nous, vos enfants

Maintenant et à l’heure

De notre Naissance. Amen.

4.- Différence dans l'être même ou dans la nature de l'Église. Elle est peuple de Dieu mais elle n'est pas Dieu, corps du Christ mais elle n'est pas le Christ, Temple de l'Esprit Saint mais elle n'est pas le Saint Esprit. Si elle ne vit pas selon et à partir de cette radicale différence, dans son unité même avec le Père, le Fils et l'Esprit, elle prend la place de Dieu et c'est alors l’abomination. Par contre, si elle se comporte comme un peuple quelconque, un corps quelconque, un temple quelconque, elle est vidée de son mystère et de son identité et de sa mission, elle n'est plus sacrement du Fils qui, lui, est sacrement du Père; elle cesse d'être l'icône de la Sainte Trinité.

5.- Différence entre Dieu et nous, personnes humaines. Dieu seul est Dieu, nous ne sommes pas Dieu. Dieu est Créateur et Source de notre vie, et nous sommes des créatures-créatrices, appelés à devenir libres et responsables, dépendant de Dieu mais d'une dépendance de fils et de filles adultes, d'allié(e)s et de co-créateurs-trices du Père, du Fils, de l'Esprit Saint. Plus nous ressemblons à Dieu en nous créant constamment pour devenir personne, plus nous faisons la gloire de Dieu. Plus la rivière est belle, plus elle renvoie à sa source et proclame sa gloire et sa beauté. Travailler pour la gloire de Dieu, c'est devenir chaque jour davantage semblable à Lui. Le Fils de Dieu s'est fait homme pour que nous devenions fils et filles de Dieu. Il y a unité entre Dieu et moi, mais je ne suis pas Dieu.

6.- Différence entre nous, entre une personne et une autre personne. C'est notre différence les un(e)s des autres qui fait notre originalité. Chacun(e) est unique, une merveille à nulle autre pareille. On est différent de l'autre, donc on a sa propre beauté. Et c'est l'ensemble de toutes ces beautés qui fait la symphonie de notre univers. Chacun(e) à sa façon révèle un aspect de la Beauté de Dieu. Reconnaître la beauté de l'autre, c'est reconnaître la beauté de Dieu qu'il porte en lui. Nous nous ressemblons mais nous sommes différents.

7.- Différence entre les races, les cultures, les peuples, les couleurs. Nous venons tous de Dieu, nous allons vers Dieu, nous sommes appelés à vivre en Dieu, comme frères et soeurs, dans l'unité de nos différences créatrices. Les guerres, les divisions, les exploitations et les dominations des uns par les autres, la création de deux camps antagoniques et hostiles (les plus forts contre les plus faibles, ceux qui ont - contre ceux qui n'ont pas, ceux qui savent - contre ceux qui ne savent pas, les grands - contre les petits, les premiers - contre les derniers, ceux d'en haut - contre ceux d'en bas), ce n'est pas là le projet d'amour de Dieu quand Il nous crée tous différents. C'est l’amour qui fait l'unité, c'est l’amour qui fait la différence, c'est l’amour qui doit faire l’unité des différences. Nous ne sommes pas des races, des cultures, des couleurs et des peuples différents - pour la division mais pour l'unité, la communion, la collaboration, la solidarité et l'enrichissement mutuel. Vive la différence !

8.- Différence entre l’homme et la femme. Ce n’est pas l’un ou l’autre qui est créé à l’image de Dieu, mais l’un et l’autre. Homme et Femme, Dieu nous crée (Gn 1: 27) c'est-à-dire comme unité - dans la différence, semblable à Dieu lui-même, qui est unité dans la différence.

9.- Différence entre le masculin et le féminin. Dans la même personne de l’homme, il y a le masculin et le féminin. Mais « le masculin l'emporte sur le féminin » quand on parle du garçon (pour parler selon les livres de grammaire); un langage que je n'accepte pas car en mon unique personne, il n'y a pas de lutte entre le masculin et le féminin, le premier   luttant  pour « l'emporter » sur l'autre. Ils sont deux « alliés » pour mon devenir et mon équilibre, deux alliés qui collaborent en moi pour l'unité. Dans la femme , c'est aussi l'existence du féminin et du masculin. Chez elle, c'est le féminin qui accueille et prépare la table du festin. Ou, si vous voulez retenir le langage de la grammaire, c'est le féminin qui l'emporte sur le masculin. Quelle découverte, quelle richesse, quel beau mystère! Pour faire l’unité entre l'homme et la femme, entre le masculin et le féminin, chacun(e) trouve le chemin à l’intérieur et à l’extérieur de lui-même et d’elle-même.

10.- Différence entre l’inconscient (tout le monde irrationnel de l’instinct, de l'émotion, de l’affectivité) et le conscient (le rationnel).

11.- Différence entre la tête qui raisonne, programme, planifie, analyse etc. et le cœur qui « voit l'invisible », intuitionne, accueille. Mais malheur à nous si le cœur et la tête n'établissent pas entre eux une grande amitié et une belle alliance, l’intelligence recevant quelque chose du cœur, et l'émotion du cœur cherchant l'intelligence! Voici comment dans son itinéraire Henri Nouwen a découvert le cœur comme lieu d'intégration de l'être humain :

Du cœur jaillissent des impulsions inconnaissables de même que des sentiments, des humeurs et des désirs conscients. Le cœur aussi a ses raisons et il est le centre de la perception et de la compréhension. Finalement, le cœur est le siège de la volonté: il planifie et en vient aux bonnes décisions. Donc, le cœur est l'organe central et unifiant de notre vie personnelle. Notre cœur détermine notre personnalité et par conséquent est non seulement le lieu où Dieu habite, mais aussi le lieu contre lequel Satan fait porter ses attaques les plus furieuses. Ce cœur qui est le lieu de la prière. La prière du cœur est une prière orientée vers Dieu à partir du centre de la personne et c'est pourquoi elle affecte tout l'humain en nous. (Cité par Jurjen Beumer: Henri Nouwen, sa vie et sa spiritualité, Éditions Bellarmin, Québec, 1999, p.188-189).

12.- Différence en nous, à l'intérieur de chacun(e) d'entre nous:

a)- entre la matière et l'esprit, entre le minéral, le végétal, l'animal, le divin; entre toute cette mosaïque de réalités singulières et plurielles qui nous habitent. Tout l'univers est en moi, faisant de moi un « petit monde » et pourtant, je suis le même, unique dans ma différence. C'est cela mon mystère et ma beauté : misère et grandeur, fragilité et noblesse, une jolie fleur qui peut être piétinée. Mais nous n'aurions pas dit l'essentiel si nous n'ajoutions pas tout de suite: tous ces pôles d'une réalité polyvalente, pluriforme étaient aussi en Jésus, homme et fils de Dieu. Telle est la Bonne Nouvelle :

Lui, de condition divine,

ne retint pas jalousement

le rang qui l'égalait à Dieu.

Mais il s'anéantit lui-même,

prenant condition d'esclave

et devenant semblable aux hommes (Ph 2: 6-7).

b)- Différence aussi en nous entre contemplatif et actif. Comme contemplatifs, nous sommes programmés pour "voir loin", pour regarder toute chose en longueur, en largeur, en hauteur et en profondeur. Contemplatifs, nous sommes invités à tout regarder avec les yeux de Dieu et à être unis à Dieu en toutes choses. Comme êtres actifs, nos oeuvres sont baignées dans notre source contemplative qui en fait de « bonnes oeuvres » de justice et d'amour, de miséricorde et de paix, de pardon et de fraternité. Si nous ne faisons pas l'unité dans ces deux aspects différents de notre vie, i.e contemplation et action, il y aura un déséquilibre en nous, qui se manifestera dans un repli sur soi aliénant ou un activisme desséchant.

c- Différence encore en nous, entre notre liberté et les aspects de nous-mêmes qui sont marqués par le déterminisme, la nécessité, notre histoire. La liberté restera toujours une conquête car on ne naît pas libre, on le devient. Apprendre à nous créer à partir de ce qui en nous n'est pas libre; apprendre à développer notre potentialité, notre capacité à partir de nos limites, et avec elles. Et puis, faire nôtre cette prière bien connue de St François d'Assise: Seigneur, donne-moi le courage de changer ce que je peux et dois changer, et la patience d'accepter ce que je ne peux pas changer. Il faut dire tout de suite, cependant, que la patience n'est pas résignation ni démission. Elle est un tremplin pour mieux agir. Elle s'ouvre sur l'expérience d'une promesse plutôt que sur le désespoir. Elle est le contraire du découragement.

d.- Différence également en nous entre notre passé à assumer (car il est partie de nous-mêmes), notre présent à créer et à inventer continuellement dans l'histoire du quotidien (ne pas le fuir mais être honnête avec le réel) et notre futur (nous ne devons pas nous laisser aller à la dépression et au pessimisme, mais apprendre un peu à rêver, (dans le sens de voir ce que nous pouvons faire avec les autres). Il est toujours possible de faire bien, et, sans médiocrité, les petites choses, apporter notre contribution, pendant que d'autres aussi sont au travail. Le Bon Dieu fera le reste; ou mieux, selon une belle expression de Maurice Zundel et de François Varillon: Dieu divinisera ce que nous humaniserons. C'est le sens à donner à la recommandation de Jésus qui nous invite à ne pas nous laisser abattre par les soucis. A chaque jour suffit sa peine (Mt 6:25-34). Fais tout ce qui dépend de toi, le résultat étant entre les mains de Dieu.

e.- Différence entre l’adulte que je suis, que je deviens, et « l'enfant » qui demeure en moi. Cette dimension de « l'enfant en nous » nous demande d'apprendre à écouter les différents cris qui se font en nous, pour leur prêter attention. Le cri d'apprendre par exemple à nous pardonner, à nous aimer, à accepter l’autre qui nous tend la main quand nous crions au secours. « L’enfant qui est en nous » nous demande de ne pas nous prendre pour des héros. Être adulte, c'est accepter de grandir, de couper le cordon ombilical, si nous ne voulons pas développer une fausse dépendance des autres et vivre comme des parasites ou des esclaves. Mais être adulte, ce n'est pas nécessairement chercher à monter surtout si c'est pour dominer les autres. C'est plutôt développer la sagesse et la spiritualité de « descendre ». Par le mystère de l'Incarnation, « le Dieu d'en haut » devient en Jésus , « le Dieu d'en bas » pour être avec nous, nous écouter et être notre Serviteur. Et pourtant, personne ne peut prétendre être plus adulte que Jésus qui a choisi de « descendre ». Accueillir le cri de « l’enfant en nous » nous aidera à être adultes, grands au service des autres.

f)- Différence enfin en nous du « vivre et mourir », mystère pascal de mort et vie qui est manière d'exister et de devenir personne. Quand ici, nous parlons de « mort », nous n'entendons pas le dernier moment de notre parcours terrestre. Nous voulons plutôt parler de « mort quotidienne » que nous rencontrons nécessairement si nous vivons notre vie, dépouillés de nous-mêmes, et donnés aux autres. Vivre-pour les autres, vivre pour aimer, pour servir, c'est accepter le dépouillement, l’abnégation, la mortification. Il est impossible de faire le bien, de pratiquer la justice et l’amour, de pardonner à ses ennemis, de vivre les Béatitudes du Sermon de Jésus sur la montagne, de vivre la compassion et la miséricorde, de mener une vie chaste, de ne pas juger, de respecter les autres, de renoncer à toutes formes de préjugé et de racisme, de voir Dieu dans l'autre et l’accepter comme étant notre égal, de vivre l’unité dans la différence, oui, il est humainement et chrétiennement impossible de vivre ainsi sans verser quelques gouttes de sang, (qui est une forme de martyre). C'est cela mourir au quotidien, ou dimension sacrificielle de la vie.

Mais mourir ainsi pour le bien et pour la vie de l’autre, aimer ainsi Dieu et son prochain, c'est expérimenter au même moment, que dans l’acte même de se donner, on se trouve, on devient soi-même authentiquement. En se donnant à l'autre, il nous donne à nous-mêmes. C'est un partage réciproque de vie et d'amour. On ne meurt pas à soi-même pour la vie de l'autre sans ressusciter, sans vivre. C'est cela que j’appelle le mystère pascal du quotidien, de la mort et de la vie; donner sa vie et la recevoir dans le même don. Mon meilleur « moi », je le reçois de l'autre et de Dieu. Tel est le sens profond du paradoxe que nous raconte Jésus: « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais s’il meurt il porte beaucoup de fruit » (Jn 12:24). Et après avoir lavé les pieds à ses disciples, Jésus leur dit: Heureux êtes-vous, si vous faites la même chose, en vous lavant les pieds les uns aux autres (Jn 13 :17). Il y a une joie et un bonheur d'aimer et de donner sa vie. Ce bonheur, cette joie, est une résurrection que donne une vie partagée.

Il existe donc une différence entre le mourir et le vivre. Pour vivre, il faut mourir un peu, je veux dire: vivre- pour les autres. Mais, on ne dit pas vivre pour les autres sans qu'on ne ressuscite dans l'acte même du don. Une vie qui n'est pas donnée et partagée est une vie manquée. Dans le même mystère pascal, il faut faire l’unité entre les deux aspects différents de notre unique vie, l’unité entre le mourir et le vivre. C'est cela Pâques, un « passage » de la mort à la vie, de la croix à la résurrection.

Au terme de notre méditation nous nous posons la question suivante: Qui est-il Dieu, Père, Fils, Esprit, car en lui, l’Unité parfaite et la Différence Parfaite ne sont pas en compétition, mais constituent ce qu’Il est? Quel est le secret du Dieu Trinitaire que nous révèle Jésus? Qu'est-ce qui fait qu'il est l’Unité dans et de la différence? En Lui, la différence n'est pas problématique mais c'est sa gloire, la louange et la gloire de son Unité. Si en Dieu il n'y a pas une différence entre le Père, le Fils, le Saint Esprit, Dieu n’existe pas. Inversement, si en lui la différence parfaite ne fait pas une unité parfaite, il n’existe pas. Il n' y a qu'un seul Dieu, un Dieu unique, qui est Père et Fils dans l'Esprit-Saint. Un seul Dieu, mais pas un Dieu solitaire, car Il est Communion.

Voici la réponse, voici le secret: DIEU EST AMOUR (1 Jn 4:8 et 16). D'après Maurice Zundel, Saint François d'Assise est le chrétien qui a fait l'expérience de la Trinité au degré suprême puisque la pauvreté est devenue pour lui le centre même de son adoration. Si François d'Assise a embrassé la pauvreté avec une telle passion c’est, dit Zundel, parce que pour lui la pauvreté c'est Dieu lui-même. Sa vie est un appel à entrer dans la générosité de Dieu, dans sa pauvreté divine. Il existe un lien, selon François d'Assise, entre la Trinité et la pauvreté. La pauvreté de Dieu est le critère d'interprétation pour vivre le mystère de l’Unité-dans la différence. La pauvreté nous rend transparents, car elle consiste dans une désappropriation, un détachement de toute référence égoïste à soi. Dieu est Amour, i.e gratuité, désintéressement, don de soi. Donc il est pauvre, ne gardant rien pour lui-même, totalement tourné vers l’autre.

Commentant Maurice Zundel et saint François d'Assise, Ramón Martínez de Pisón Liébanas affirme:

La Trinité est l'exemple parfait du dépouillement absolu: Dieu est pauvre, Dieu est radicalement désapproprié de soi, Dieu n'a rien et ne peut rien posséder (Voir Ramón Martínez de Pisón Liébanas: La fragilité de Dieu selon Maurice Zundel. Du Dieu du Moyen Age au Dieu de Jésus Christ, Bellarmin, Québec, 1996, p. 44).

Pour Zundel, le Dieu de Jésus Christ que François nous fait découvrir, est un Dieu inconnu, inimaginable, imprévu, que les chrétiens n'ont pas encore commencé à reconnaître. Avec François, nous passons du Dieu du Moyen Age au Dieu de Jésus Christ, en qui le visage de Dieu se révèle, qui est le visage de la pauvreté, et de la fragilité. Pauvreté et fragilité sont deux termes synonymes. Parce que Dieu est Amour, il se livre totalement: le Père est don total et sans réserve de lui-même au Fils dans l’Esprit Saint. Le Fils accueille sans réserve l’amour du Père et se donne à lui sans réserve, dans l’Esprit Saint.

Quand il s’agit de l’amour de Dieu envers nous, c'est le même amour entre le Père, le Fils, l’Esprit Saint, qui se donne à nous. « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés », nous dit Jésus... « Demeurez dans mon amour, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n' a plus grand amour que celui-ci: donner sa vie pour ses amis » (Jn 15: 9-13). En se donnant à nous, l'Amour qui est Dieu se révèle fragile. Le respect immense de Dieu pour la personne humaine et pour sa liberté fait que Dieu est entre nos mains et à notre merci. Parce que Dieu est Amour, il nous offre gratuitement son amour, mais nous pouvons le refuser. L'Amour ne s'impose pas, il propose. (voir le même livre de de Pisón Liébanas, pp. 41-44).

En Dieu qui est Amour, c'est l’amour qui exige l’Unité; c'est ce même amour qui réclame la différence. En nous aussi, images de Dieu, c'est l'Amour qui veut l’Unité et la différence. Sans l’Unité, le monde est un enfer. Sans la prise en compte de nos différences réelles, il n'y aura jamais d’unité entre nous, cette unité réelle qui est l’harmonie et la communion des différences. Pour nous, la différence fait problème, parce que nous n’arrivons pas à nous aimer les uns les autres comme Dieu nous aime. Quand je dis à l’autre que je l’aime, mon amour n’est pas toujours pur et désintéressé. Très souvent, c’est moi que j’aime dans l'autre.

Le verbe français « aimer » peut être un verbe piégé, qui prête à confusion. J’utilise le même mot pour dire: j’aime mon prochain, j’aime les pauvres, j’aime mes parents, j’aime ma fiancée, j’aime Dieu, j’aime la crème glacée. Voyez-vous où se trouve l’ambiguïté ? Si j’aime vraiment la crème glacée, je la mange, je la « tue », elle disparaît et meurt. Si j’aime mon prochain, ce n’est pas pour qu’il meure mais pour qu’il vive.

Faire l’Unité-dans la Différence! oh! quel défi ! Quelle belle mission! Quel projet!

Cela vaut la peine d’y engager toute ma vie car c'est le plan d'amour de Dieu. Jésus a prié pour la réalisation de ce projet: « Que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu'eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que tu m’a envoyé. Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un: moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l'unité, et que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé » (Jn 17:20-23).

Fais donc l’unité-dans la différence, là où tu es, là où tu travailles, dans ta famille, dans ta communauté, dans ton église, dans ton école, dans ton usine, dans tes recherches scientifiques et techniques, dans la politique, dans ta vie personnelle. Fais-le, et tu vivras. Cela signifie alors que tu t’engages à aimer chaque jour davantage car seul un grand amour conduit à cette belle unité dans la différence. Mais où trouveras-tu cette grande capacité d'aimer pour être bâtisseur d’unité-dans la différence ? C'est Dieu Lui-même qui t’offre d’aimer en toi et par toi. Il te prie, te supplie d 'accepter son offre d'amour. Puisses-tu, puissions-nous exaucer sa prière! Quand la personne humaine exauce la prière que Dieu lui adresse, elle arrive au plus haut sommet de sa vie.

 

Godefroy Midy, S.J.

Haïti