DIX INDICATIONS

À PROPOS DES VERTUS

 

par

 

James F. Keenan, S. J.

 

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            La plus grande partie du matériel passionnant d'aujourd'hui en théologie morale regarde les vertus. Les vertus sont passionnantes parce que c'est quelque chose avec quoi tous les gens ordinaires sont familiers, que tous les gens ordinaires peuvent pratiquer et que tous les gens ordinaires peuvent s'enseigner mutuellement.

 

            Encore que nous soyons familiers avec les vertus, parfois nous ne savons pas exactement comment rendre en paroles ce que sont les vertus ou pourquoi elles sont si importantes. Pour ce motif, j'offre dix vues sur les vertus.

 

1. La vie morale est la vie ordinaire. Prenez un bout de papier et écrivez trois questions que vous associez à la morale. Quelles sont-elles: l'avortement? le contrôle des naissances? la violence? la faim?

 

            Maintenant, au verso, écrivez trois choses auxquelles vous pensiez ce matin, en vous réveillant, choses dont vous aviez besoin de vous occuper. Quelles sont-elles: le soin des enfants? questions relatives à votre travail? la préparation de vos classes? une mauvaise disposition à traiter?

 

            Quel côté de cette page est proprement de la théologie morale? La plupart supposent que c'est le recto, mais moi, je dis que c'est le verso, les choses que nous avons réellement à faire dans nos vies ordinaires.

 

            Il nous faut penser la morale comme intéressée non seulement aux grands sujets comme la guerre, l'avortement, la faim, mais aussi aux questions ordinaires que doivent affronter nos vies. Il nous faut penser aux patrons qui nous briment, aux membres de la famille dans le besoin, aux jours chaotiques. C'est là matière morale: la vie morale est la vie ordinaire.

 

2. Toute action humaine est une action morale. C'est Thomas d'Aquin qui l'a dit et par «action humaine» il entendait tout ce que l'on fait de façon consciente. Voulait-il dire toutes choses? Oh! à peu près. Il disait que se gratter la barbe n'est peut-être pas une action morale, si l'on n'en est pas conscient, mais surtout il pensait que tout ce que fait une personne donnée est une action morale: la manière dont je vais au travail, dont je rencontre les gens le matin, dont je mange ma nourriture, dont je travaille avec les autres et dont je me repose. Toute cette activité, c'est-à-dire, tout ce que je fais, est une action morale.

 

3. Je deviens ce que je fais. Tout comme je ne puis devenir coureur à moins de courir, et tout comme je ne puis devenir danseur à moins de danser, de même je ne puis devenir la personne que je désire être à moins de faire ce que j'ai besoin de faire. Ainsi, si je désire être une personne aimable, je dois pratiquer l'amabilité; si je désire être une personne juste, je dois pratiquer la justice; si je désire de l'amitié, je dois pratiquer des actes d'amitié. Si je n'agis pas d'une manière particulière, je ne puis devenir le type de personne que je désire devenir.

 

            De même, si je continue d'agir d'une certaine manière, je deviendrai ce que je fais. Si j'exprime régulièrement de la rage, je vais devenir une personne plus enragée; si j'ai une tendance à manger avec excès et que je le fais, je vais devenir un gros mangeur; si je suis toujours dans l'anxiété, je vais devenir un anxieux chronique. L'éthique des vertus, alors, reconnaît que ce que je fais me façonne.

 

4. Ce que mon entourage fait me façonne en tant qu'être humain. Mon papa était un dirigeant du département de police de la ville de New York. La manière dont il pensait comme policier, la façon dont il s'occupait d'autrui, la façon dont il pourchassait les criminels l'ont formé en tant que personne. Mais je fus formé, moi aussi, par la manière dont il agissait. Je désirais trouver, comme lui, qui était bon et pourquoi, qui était méchant et pourquoi. Il utilisait régulièrement des termes comme «enquête», «suspect», «auteur de délit».

 

            De la même manière, lorsque je suis entré chez les jésuites, je me suis mis à agir de la manière dont le faisaient les autres jésuites de New York: la manière dont ils mangeaient, racontaient des histoires, riaient, travaillaient m'a façonné en celui que je suis aujourd'hui.

 

            Nous sommes façonnés non seulement par les actions que nous accomplissons, mais aussi par les communautés auxquelles nous appartenons.

 

5. Les vertus concernent le développement de moi-même. Thomas a dit qu'au-dedans de nous-mêmes se trouve une variété de sentiments. Ceux-ci peuvent aller dans différentes directions. Par exemple, face au danger, je puis désirer m'enfuir ou désirer rester ferme; dans une situation de travail avec d'autres, je puis avoir le sentiment d'être quelqu'un qui prête son appui ou un être soupçonneux. Thomas d'Aquin, comme Aristote avant lui, a insisté sur le fait que la vie morale concerne le développement de sentiments corrects à l'intérieur de nous-mêmes, de manière à devenir des personnes plus morales. Lorsque nous faisons d'un sentiment une force réelle, nous possédons une vertu.

 

6. Il existe quatre vertus cardinales. Une longue tradition d'écrivains, de Platon à Augustin et Thomas, ont dit que toute personne devrait posséder quatre vertus: la justice, pour traiter toutes les personnes également; le courage, pour tenir ferme face au danger; la tempérance, pour détenir un sens de la possession de soi-même; et la prudence, pour se représenter ce que l'on devrait faire dans le concret.

 

7. L'éthique des vertus est pro-active. Aujourd'hui, nous disons que l'on pose trois questions à la vie morale. La première me demande de considérer qui je suis. Cette question revient à me demander quelles vertus je possède à ce moment précis. Est-ce que je possède (et jusqu'à quel degré) les quatre vertus cardinales? La deuxième question demande: qui devrais-je devenir? On peut présumer que je devrais devenir quelqu'un de plus vertueux, particulièrement dans les domaines où mes vertus sont faibles. La dernière question demande: comment devrais-je devenir cette personne? La réponse se donne probablement en pratiquant des vertus particulières.

 

            Ainsi, l'éthique des vertus est pro-active, m'appelant à avoir une perception du type de personne que je désire devenir et m'appelant à poursuivre cette perception en faisant ce qu'une personne vertueuse ferait.

 

8. L'éthique des vertus est positive. La plus grande partie de l'éthique aujourd'hui paraît négative. Par exemple, les cas de morale dont nous entendons souvent discuter ressemblent à ceux de la salle d'urgence d'un hôpital. On nous dit que quelque chose de terrible s'est produit et on nous demande d'y répondre immédiatement. Dans cette sorte d'éthique, la vie ressemble à une série de catastrophes.

 

            Ou bien, l'éthique parfois ressemble à la vie dans une série d'actions prohibées: pas de sexe hors du mariage, pas de divorce, pas d'avortement, etc. Certes, ces enseignements sont importants, mais ils ne nous indiquent que les actions mauvaises à éviter, non les manières de vie à adopter. L'éthique des vertus se rapporte non à une action catastrophique fortuite, ni à des actions à éviter, mais bien à des actions positives, des manières de vie voulues.

 

9. Le défi de la vie morale, alors, c'est de grandir.  Pour les chrétiens, ceci est particulièrement rattaché aux évangiles, qui nous invitent à imiter le Christ. Il nous faut, alors, percevoir que nous pouvons imiter le Christ dans la mesure où nous en sommes capables. Par là, nous poursuivons l'édification de nous-mêmes, de manière à faire la volonté de Dieu dans l'Église et dans le monde. L'éthique des vertus, alors, est une réponse à l'invite de Dieu. Comme la parabole des talents, l'éthique des vertus nous dit de faire quelque chose avec les dons que nous possédons à l'intérieur de nous-mêmes. L'éthique des vertus nous appelle à considérer ce que sont les sentiments que nous avons en nous-mêmes et qu'il nous faut développer pour devenir de meilleurs disciples.

 

10. L'éthique des vertus est édifiée sur la croyance que nous sommes faits à    l'image de Dieu. L'éthique des vertus signifie que nous possédons déjà en nous une «étoffe» merveilleuse. Nous sommes faits à l'image de Dieu. L'éthique des vertus nous dit de prendre cette croyance au sérieux et de laisser voir aux autres comment cette image resplendit.

 

James, F. Keenan, S.J.

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